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Au Sénégal, la COVID-19 menace les tontines

Les effets de la crise sur un système d’épargne largement utilisé par les femmes

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Système d’épargne sociale courant en Afrique, la tontine remplace souvent le circuit financier traditionnel dans un continent où le taux de bancarisation reste faible. Mais cette pratique ancienne, largement plébiscitées par les femmes, est menacée par la pandémie de la COVID-19.

Depuis plus d’une vingtaine d’années, Abby Diop va à son rendez-vous mensuel, drapée de ses boubous aux couleurs chatoyantes. La Sénégalaise de 63 ans y retrouve ses amies et de nombreuses autres femmes de Cité Comico à Ouakam, le quartier de Dakar où elle vit. Toutes viennent pour cotiser à la tontine collective. Tous les mois, le même rituel se répète : chacune des participantes verse 10 500 francs CFA (près de 25 $) dans la caisse commune. Tirées au hasard, trois ou quatre d’entre elles reçoivent ensuite la somme de 400 000 francs CFA (environ 930 $). « Après le tirage à la loterie, la présidente annonce les numéros gagnants sans dire les noms des bénéficiaires. Un membre du bureau leur remet ensuite la somme à domicile », détaille cette ancienne présidente de tontine qui a passé la main il y a quelques années. Le mois suivant, d’autres femmes remportent la mise et ainsi de suite, jusqu’à ce que toutes les participantes de la tontine récupèrent leur part. Une nouvelle tontine peut alors être lancée.

Inventé par le banquier italien Lorenzo Tonti au XVIIe siècle, ce système d’épargne rotatif était initialement une rente viagère proposée au cardinal Mazarin pour lutter contre les fluctuations du régime fiscal français. Contrairement à l’Europe, ce type d’association est très courant en Afrique, mais aussi en Asie, où les femmes utilisent des tontines par quartier ou village. Du fait du faible accès des citoyens au système bancaire, les circuits solidaires tontiniers jouent un rôle majeur dans le financement des économies africaines. Au Sénégal, seulement 21,1 % de la population est bancarisée selon la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Le regroupement social tontinier apparaît alors comme la solution pour bénéficier d’une épargne flexible, la plupart du temps sans intérêt, et pour obtenir un crédit en dehors des établissements bancaires traditionnels.

Au Sénégal, seulement 21,1 % de la population est bancarisée. Le regroupement social tontinier apparaît alors comme la solution pour bénéficier d’une épargne flexible, la plupart du temps sans intérêt, et pour obtenir un crédit en dehors des établissements bancaires traditionnels.

Autonomie des femmes

Abby Diop, devant une affiche qui reprend un proverbe wolof pour inciter à respecter la distanciation sociale : « Je prends mes précautions, ça ne veut pas dire que je ne t’aime pas ».

Avec la somme qu’elle a perçue l’année passée, Abby Diop a pu faire des travaux dans la maison familiale. Depuis, elle loue l’appartement rénové, ce qui assure à sa famille une source de revenus supplémentaire. D’autres lancent une activité professionnelle, investissent dans des achats comme du mobilier, peuvent faire face aux imprévus ou encore souscrire à un prêt bancaire. Des investissements qui améliorent la qualité de vie, mais aussi l’autonomie des femmes.

« L’argent de la tontine me sert à rembourser mes dettes chez le boutiquier quand la dépense quotidienne ne suffit pas, ou à payer le boubou fait acheté à crédit chez le tailleur par exemple », explique de son côté Aissata Sy, trésorière d’une tontine dans le village de Noflaye, non loin du Lac Rose, à 38 km de Dakar. La mère de famille n’a pas de revenus personnels et participe à la tontine, comme beaucoup d’autres femmes, grâce à la petite aide financière fournie par ses enfants. Elle souhaitait d’ailleurs démarrer une activité de vente de bubu thioup traditionnels (des boubous teintés) au moyen d’une tontine. Mais l’arrivée de la pandémie dans le pays, avec la découverte d’un premier cas le 2 mars, a mis son projet au point mort.

Une organisation bouleversée

Si d’ordinaire, environ 70 femmes se rejoignent deux dimanches par mois dans la cour de sa maison, Aissata Sy ne reçoit désormais plus qu’un nombre restreint de participantes  seules les décisionnaires procèdent au tirage au sort. Depuis l’instauration de l’état d’urgence le 23 mars par le président Macky Sall, les regroupements sont interdits dans tout le pays. Avant de procéder au tirage, toutes les participantes viennent maintenant, une par une, déposer sans s’attarder, la somme à cotiser chez Mme Sy. Tout se passe ensuite au téléphone : les gagnantes sont informées de la date où elles pourront retirer leur gain.

Partout, les constats sont les mêmes : de plus en plus, les montants versés aux tontines diminuent, les versements se font tardivement, les amendes infligées à ces retards sont supprimées… « Beaucoup de Sénégalaises sont des Fatou-Fatou, des femmes occupant un emploi dans le domaine informel et qui travaillent au jour le jour. Il y aura forcément des conséquences sur elles », affirme Abby Diop. Vendeuse de légumes, préparatrice de sandwichs, coupeuse d’oignons, écailleuse, ménagère… ces emplois non déclarés n’assurent ni revenus fixes ni protection sociale. Ces femmes se retrouvent plus que jamais exposées à la pauvreté. D’autres, employées salariées, ne sont pas non plus à l’abri, compte tenu de l’incertitude sur la durée de la pandémie.

C’est ce qui inquiète Rosalie et sa collègue Khane, toutes deux employées par une association qui gère un centre de prise en charge d’enfants en situation de handicap, à Dakar. « Depuis quatre ans, on constitue une tontine au centre, de septembre à juillet. Mais à cause de la COVID-19, et du fait que nous n’avons pas pu recevoir nos salaires, nous avons dû l’arrêter, c’était impossible de mettre de l’argent de côté », explique Rosalie, qui utilise habituellement de la somme pour s’acquitter des frais d’inscription scolaire de ses enfants. « Les tontines servaient de ressources supplémentaires, mais là, elles disparaissent. Il y a les factures à payer, les parents à s’occuper… c’est stressant », ajoute-t-elle. Khane, mère de cinq enfants, avait quant à elle réussi à monter un petit commerce de vente de parfums et vêtements en parallèle grâce à sa participation à deux tontines. Mais depuis, « je ne vends rien : je n’ai pas d’argent pour acheter. Et si tu en as, tu as peur que la marchandise te reste sur les bras, car les gens ont d’autres projets que d’acheter des vêtements ! En temps normal, c’est compliqué, mais là, c’est pire. ».

À Noflaye, la présidente a décidé de faire un dernier tirage de la tontine avant l’arrêt jusqu’à nouvel ordre. Un cas positif a en effet été découvert non loin du village.