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Le Bénin : entre contraintes sanitaires et économiques

Le quotidien des Béninoises fragilisé par la crise

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Au Bénin, petit pays d’Afrique de l’Ouest de 11 millions d’habitant·e·s, l’épidémie de COVID-19 est pour l’instant contenue. On y recense un peu plus de 1 000 cas, dont une vingtaine de décès. Il n’y a pas de confinement, mais le masque est obligatoire, un choix assumé par le gouvernement. En effet, 90 % de la population active travaille dans le secteur informel et 95 % des femmes – qui travaillent autant que les hommes – vivent de cette économie, principalement du commerce. En temps de crise du coronavirus, celles-ci se retrouvent dans une situation de survie. Comment faire face au quotidien avec cette nouvelle donne?

Tous les matins à Cotonou, capitale économique du Bénin, Judith Fidégnon se lève à 3 h 30. Elle prépare la pâte pour les yovodoko, des beignets qu’elle va frire dans l’huile, et la bouillie, le petit-déjeuner traditionnel béninois. Ensuite, de 6 h 30 à 10 h 30, elle les vend dans la buvette qu’elle a installée au bord de la voie, à deux rues de chez elle. Malgré la COVID-19, cette petite femme au visage rond continue de travailler. Elle applique strictement les consignes de protection : elle porte un cache-nez – appellation locale du masque – en tissu ainsi que des gants et désinfecte tout avec de l’eau de Javel.

« Les clients viennent toujours, mais ils partent manger chez eux. Ils ne veulent pas rester ici et utiliser mes bols et mes cuillères », explique cette mère de quatre enfants, qui doit prendre en charge les deux aînés issus d’une première union. Elle s’estime chanceuse parce qu’une grande partie de la population cotonoise ne fréquente plus les lieux de restauration informels, même si elle y avait ses habitudes, par peur de la contamination. Cependant, les nouvelles mesures d’hygiène ont un coût et, bien qu’il n’y ait pas de pénurie, les prix de l’huile et du sucre ont augmenté de 4 000 francs CFA (environ 9 $. Malgré cela, Judith doit « sortir tous les jours pour gagner de l’argent, sinon ce sera dur ».

Pas de confinement

Comme Judith, les femmes du secteur informel (le taux d’activité féminin y est de 70 % contre 75 % pour les hommes) sont prises entre contraintes sanitaires et économiques. « Elles sont assez informées sur les gestes barrières et les consignes officielles. En ville comme en milieu rural, la communication a été faite dans toutes les langues », explique Françoise Agbaholou, coordinatrice du réseau WILDAF (Women in Law and Development in Africa). « Aujourd’hui, tout le monde est conscient du danger que représente la COVID-19 », considérée par beaucoup comme une maladie de Blancs.

Au Bénin, où le taux de pauvreté atteignait plus de 46 % en 2018, il n’y a pas de confinement. Le président, Patrice Talon, a justifié cette décision dans un entretien télévisé, le 29 mars. « Comment peut-on, dans un contexte où la plupart de nos concitoyen·ne·s font la popote avec les revenus de la veille, décréter sans préavis un confinement général de longue durée? » avait-il alors demandé. C’était le jour précédant l’isolement de 15 communes du sud du pays, la région la plus peuplée et la plus active économiquement, par un cordon sanitaire (levé le 11 mai) que seules les marchandises peuvent franchir. Les autorités ont aussi imposé des restrictions sur les transports et les regroupements. Les lieux de culte, fermés pendant 2 mois et demi, ont rouvert début juin, tout comme les bars. À l’exception des classes d’examen, les élèves ont pour leur part été placés en vacances prolongées.

Pour faire des économies dans une période incertaine, les dépenses de confort sont sacrifiées. Conséquence : toutes les marchandes de cosmétiques, de bijoux, de vêtements et de chaussures souffrent, qu’elles occupent un bout de trottoir ou un stand au marché, ou encore qu’elles soient ambulantes.

C’est justement parce qu’il n’y a pas d’école que Claudine Kouassi reste chez elle avec ses quatre enfants à Cococodji, en banlieue de Cotonou. Cette quadragénaire souriante vend des pagnes au marché Dantokpa, le plus grand d’Afrique de l’Ouest. Mais depuis deux semaines, elle n’y va plus. « Personne ne vient acheter du wax en ce moment, déplore-t-elle, tout le monde garde son argent pour se nourrir et nourrir ses enfants! » Et pour faire des économies dans une période incertaine. Les dépenses de confort sont donc sacrifiées.

Conséquence : toutes les marchandes de cosmétiques, de bijoux, de vêtements et de chaussures souffrent, qu’elles occupent un bout de trottoir ou un stand au marché, ou encore qu’elles soient ambulantes. Comme Aimée Gbeti, vendeuse de fripes. Cette femme élancée marche habituellement dans son quartier en transportant, telle une boutique sur la tête, une large bassine à laquelle elle accroche avec des cintres des vêtements de seconde main. À travers le masque en wax cousu par sa fille apprentie couturière, qui ne lui couvre pas le nez, elle se plaint en fon, une des langues du Bénin. « En ce moment, les gens ne veulent pas acheter d’atchouta [nom donné aux fripes]. Ils disent que ça vient de Chine et qu’il y a le coronavirus dedans. » Cette mère de six enfants, dont quatre vivent encore sous son toit, est aidée par un de ses fils, étudiant en congé forcé, qui fait des petits boulots chez des particuliers.

Des déplacements plus difficiles

Alors que les Béninoises sont habituées à se déplacer, la mobilité est devenue plus problématique. Les tokpa tokpa, ces minibus bondés qui quittent la périphérie de Cotonou vers le centre et le marché Dantokpa, ont été longtemps interdits. Pour Claudine Kouassi, prendre un taxi-moto plutôt que le bus revenait à plus que doubler le prix de l’aller-retour jusqu’à son lieu de travail (600 à 1 600 francs CFA, soit environ 1,40 $ à 3,70 $). Une dépense inutile si elle ne vend rien. Et même si les transports en commun ont recommencé à circuler, c’est avec des restrictions sur le nombre de passagers et, par conséquent, avec des tarifs plus élevés. « Ces temps-ci, c’est difficile, confie-t-elle. On ne pourra pas payer l’eau et l’électricité, mais le gouvernement a donné l’ordre de ne pas les couper. »

Heureusement, son mari, sans emploi, fait un peu d’élevage, ce qui assure des vivres et quelques revenus au foyer. Elle sait que les commerçantes plus riches envoient leurs employées tenir les magasins. Bien informées sur le coronavirus, elles se disent que c’est moins risqué pour des jeunes filles en bonne santé. « J’espère retourner au marché le mois prochain, confie l’une d’elles, anonymement. Sinon la faim va nous tuer. »

Par crainte de manquer de nourriture, beaucoup de femmes en situation plus précaire ont quitté la ville avant l’entrée en vigueur du cordon sanitaire. « J’ai remarqué qu’il y a moins de vendeuses d’oignons à Dantokpa. Elles sont retournées au village. Là-bas, au moins, on trouve à manger, il y a plus de solidarité », témoigne Ariane Agossa, assistante sociale qui connaît très bien le marché.

La foi, quelle que soit la croyance, aide ces femmes à surmonter ces temps troublés. Judith Fidégnon sait qu’elle s’expose au virus, mais elle fait attention et elle n’a pas peur. « C’est Dieu qui protège », dit-elle, alors que Claudine Kouassi affirme, résolue : « J’ai un Dieu et ça va finir. » Si le coronavirus venait à se propager davantage ou si le ralentissement actuel durait, « les Béninoises éprouveront de grandes difficultés, et les ménages aussi, analyse Béranger Avohouémè, sociologue. Car elles sont très dynamiques dans les secteurs économiques et financiers. Mais elles pourront compter sur leurs réseaux, comme la tontine, ce groupe de femmes qui cotisent chaque mois la même somme ». Pour le chercheur, il faut aussi tabler sur leur résilience : « Elles sont habituées à une vie dure et ce sont des combattantes. »