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En Suisse, l’invisible rendu visible

Le personnel soignant à la limite de ses capacités

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Le personnel infirmier de la Confédération suisse réclame depuis des années de meilleures conditions de travail. Ignoré avant la crise de la COVID-19, qui l’a propulsé au front, il s’attend à ce que ses revendications soient entendues une fois la tempête passée.

Sara Dellea travaille en première ligne de la lutte contre le coronavirus. Infirmière en soins intensifs, elle exerce à l’Hôpital régional de Locarno La Carità, au Tessin – la partie italophone de la Suisse, collée sur le nord de l’Italie. La situation était particulièrement critique dans cet établissement au cours des dernières semaines. Exposée aux plus hauts risques, avec des quarts de travail de 13 ou 14 heures, et un niveau de stress extrêmement élevé, la cinquantenaire admet qu’en rentrant à la maison, il n’est pas facile de décrocher. « D’ailleurs, plusieurs collègues peinent à trouver le sommeil. » Si elle ne craint pas la fatigue, elle ne voudrait pas tomber malade. « Surtout, je me demande combien de temps le personnel médical pourra tenir le rythme actuel. »

Charge et temps de travail décuplés

Et pour cause. Sans autre forme de procès, les autorités suisses ont suspendu les prescriptions légales concernant le temps de repos et de service du personnel médical pendant la crise du coronavirus. De telle sorte que la charge de travail et l’amplitude des horaires ont significativement augmenté, fait valoir Sophie Ley, présidente de l’Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI), qui compte 25 000 membres. « Cela demande des réajustements en ce qui concerne l’équilibre famille-travail. Une équation qui, déjà en temps normal, est loin d’être simple. »

Aucune disposition n’a été prévue par le gouvernement fédéral ni par les cantons (les 26 États qui composent la Confédération helvétique) pour faciliter la vie des professionnel·le·s de la santé qui sont parents, et dont les enfants restent à la maison durant la crise. Quelques établissements ont spontanément créé des services de garde, mais rien de systématique n’a été pensé. « Alors que tout le monde n’a pas des parents à proximité et qu’on demande aux personnes âgées de ne pas côtoyer les enfants en ce moment. »

Cette suspension des temps de travail normaux est grave, estime Sophie Ley. « Lorsque l’urgence sera passée, nous aurons encore besoin de personnel sanitaire. S’il n’a pas été protégé, s’il est épuisé ou malade, il n’aura pas l’énergie pour continuer. » Elle précise que pour dispenser des soins de qualité, il est indispensable d’avoir du personnel en santé. Sans compter que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit que ce genre de crise se reproduira toujours plus fréquemment.

La mise de côté des prescriptions en matière de temps de travail est d’autant plus difficile à digérer que le personnel infirmier sonne l’alarme depuis longtemps, dénonçant le fait de travailler à la limite de ses capacités. Durant la crise, les autorités ont d’ailleurs appelé les infirmier·ière·s à la retraite et les étudiant·e·s n’ayant pas encore terminé leur formation à soutenir les effectifs médicaux.

Pour dispenser des soins de qualité, il est indispensable d’avoir du personnel en santé. Sans compter que l’OMS prévoit que ce genre de crise se reproduira toujours plus fréquemment.

Sophie Ley, présidente de l’Association suisse des infirmières et infirmiers.

« Nous avons une pénurie d’infirmier·ière·s qui fait en sorte que les heures et les jours de travail augmentent sans cesse », déplore la présidente de l’ASI. Celle-ci rappelle au passage que, chaque année, la Suisse forme seulement 43 % du personnel infirmier nécessaire pour répondre aux besoins. Le reste vient essentiellement des pays limitrophes : France, Italie et Allemagne. Quelques centaines d’infirmier·ière·s arrivent aussi du Québec.

D’ailleurs, vu de la Belle Province, exercer cette profession en Suisse peut sembler paradisiaque : heures supplémentaires obligatoires inexistantes, quart de travail limité à 12 heures, accès plus rapide aux postes permanents, possibilités d’avancement et salaires plus importants… En particulier, ces derniers peuvent varier de 5 300 à 6 300 francs suisses par mois, soit entre 7 670 et 9 100 dollars canadiens.

Sophie Ley relativise néanmoins ces avantages. Concernant les revenus, non seulement la vie en Suisse est nettement plus chère, mais, à formation, compétences et niveaux de responsabilité et de stress équivalents, le salaire de cette profession à 85 % féminine n’égale pas les salaires helvétiques, assure-t-elle.« Nous travaillons souvent dans des conditions inédites – pas seulement dans le contexte de la pandémie actuelle, mais en général – où nous devons faire preuve de discernement. Nos compétences ne sont pas reconnues financièrement ni sur le plan de l’autonomie. » D’après ce qu’elle a pu constater, les conditions d’exercice des infirmier·ière·s ne sont bonnes nulle part au monde. « La Suisse ne fait pas exception et, partout, les revendications sont les mêmes. »

Les infirmier·ière·s suisses – le pays compte quelque 91 000 diplômé·e·s en soins infirmiers – ont du reste mené une « initiative populaire » pour réclamer de meilleures conditions de travail. Ce droit civique particulier à la Suisse permet à un regroupement de 100 000 citoyen·ne·s de proposer une modification de la Constitution fédérale et de la soumettre à la votation populaire. Appelée Pour des soins infirmiers forts et appuyée par la population juste avant la crise de la COVID-19, cette initiative a été rejetée par la classe politique. La présence des infirmier·ière·s suisses dans le champ des affaires de l’État est cependant une nouveauté remarquée, souligne Sophie Ley.

Attirer la relève

En raison des coupes incessantes dans le système de santé, le rythme des hospitalisations a doublé ces 10 dernières années dans le pays. Les hôpitaux encaissent davantage, mais, surtout, le stress du personnel infirmier s’est significativement accru. Pour garantir la qualité des soins, l’ASI revendique l’embauche d’un nombre suffisant d’infirmier·ière·s. Par conséquent, il faut rendre la profession plus attrayante pour attirer les jeunes et les garder.

« Un tiers des personnes formées en soins infirmiers quittent le secteur sanitaire avant 35 ans », fait valoir Sophie Ley, observant que celles et ceux qui sont parents ont besoin d’un soutien pour la garde. La preuve en est qu’en ce moment, une fois qu’elles ont des enfants, les femmes ne reviennent pas travailler.

Une situation d’autant plus alarmante dans le contexte actuel. De nombreuses études internationales prouvent qu’une proportion plus élevée d’infirmier·ière·s dans les équipes soignantes permet de réduire les complications et le risque de décès des personnes hospitalisées. Une analyse commanditée par l’ASI montre que ces résultats sont également valables pour la Suisse. « Il n’y a pas de doute : les investissements dans le personnel infirmier permettent d’économiser des millions de francs et de sauver des centaines de vies », soutient Sophie Ley.

Les infirmier·ière·s, et le personnel médical en général, apprécient beaucoup la reconnaissance citoyenne exprimée durant la pandémie du coronavirus. Notamment les applaudissements nourris à leur égard chaque soir depuis les balcons. « Mais, prévient la présidente de l’ASI, il faudra surtout qu’au sortir de la crise, les politiques se souviennent du rôle des infirmier·ière·s. Dès que les eaux se seront calmées, nous remonterons au front. »