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Pologne : sale temps pour les travailleuses migrantes

De nombreuses Ukrainiennes piégées par la fermeture des frontières

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Habituées aux allers-retours entre leur Ukraine natale et la Pologne voisine, deux pays aux économies interdépendantes, de nombreuses Ukrainiennes se retrouvent prises au piège du coronavirus.

« Bonjour, Madame. » Au téléphone, la voix de Natalia me paraît saccadée, essoufflée, comme si elle avait couru. « Je suis désolée, je ne pourrai pas aller faire le ménage lundi. Je dois partir immédiatement, avant la fermeture des frontières. »

Nous sommes le samedi 14 mars 2020. La Pologne vient d’annoncer qu’elle fermerait ses frontières à minuit. Natalia n’a plus que quelques heures pour rejoindre son village natal, près de Stryj, en Ukraine occidentale.

Arrivée en Pologne à 20 ans, au début des années 2000, la jeune Ukrainienne, frêle, soignée et élégante, gagne sa vie comme femme de ménage. Elle a épousé un Polonais et vit dans un petit appartement dans un quartier huppé de Varsovie. La pandémie vient de bousculer brutalement son existence.

« Du jour au lendemain, j’ai perdu mon boulot, raconte-t-elle de l’Ukraine par téléphone. Puisque je changeais tous les jours de lieu de travail, je ne voulais pas prendre le risque de contaminer mes employeurs, car beaucoup sont âgés. Et je ne souhaitais pas non plus être coupée de ma mère qui souffre d’hypertension et doit être souvent hospitalisée. Pour elle, ce serait difficile, psychologiquement aussi. »

Au-delà des frontières

Avec Grzegorz, son mari, petit entrepreneur en bâtiment sans revenu fixe, ils ont décidé de se séparer. « Lui, il va se débrouiller seul. À nous deux, nous aurions vite épuisé nos économies, nous n’avons droit à aucune aide publique. En Ukraine, ma mère a une maison, un jardin, un verger. La vie est beaucoup moins chère. » Mais impossible d’emmener Grzegorz : l’Ukraine a aussi fermé ses frontières aux étrangers. « Chacun dans son pays, on doit attendre. Le pire, c’est qu’on ne sait pas combien de temps… »

Il y a eu, depuis la chute du communisme et l’ouverture des frontières, une série de migrations en cascade en Europe de l’Est : des centaines de milliers de Polonais et de Polonaises sont allés chercher de meilleurs salaires en Allemagne, en France ou en Grande-Bretagne. Si leur pays a connu une croissance rapide et ininterrompue, c’était en partie grâce à l’arrivée des Ukrainiens venus combler le vide qu’ils avaient laissé derrière eux.

Entre le début de la crise sanitaire et le 7 avril, plus de 143 000 travailleurs ukrainiens ont quitté la Pologne, selon les données des gardes-frontières polonais, sur un total estimé à 1,5 million. Parmi ceux qui restent, de très nombreuses femmes employées comme gardes-malades auprès des personnes âgées.

Comme Wiera, qui vient en Pologne depuis 14 ans pour s’occuper d’une dame atteinte d’Alzheimer. « Je ne sais pas quand je pourrai retourner en Ukraine. Quand ils rouvriront la frontière. En juin? Juillet? Août? Il n’y a personne pour me remplacer dans l’immédiat. De toute façon, je ne ferais jamais ça à la famille qui m’emploie. Ils m’ont toujours traitée avec beaucoup de cœur, ce serait malhonnête si je les laissais tomber maintenant. »

Se sent-elle en danger? « C’est clair que je dois faire attention, j’ai 61 ans. Quand je sors, pour vider les poubelles ou prendre un peu d’air, je mets toujours un masque et des gants. Sinon, c’est le fils de la dame qui me fait les courses et me les dépose sur le seuil. Une voisine nous a acheté un médicament… »

Des économies tissées serrées

Si elle se fait du souci, c’est aussi pour la situation économique. « J’ai vu à la télé les agriculteurs polonais se plaindre déjà de la rareté de la main-d’œuvre. Normal, les saisonniers ukrainiens sont bloqués au pays. Il n’y aura pas de fraises cette année, puisqu’il n’y a personne pour les planter! »

Elle pense aussi au manque à gagner que représentera pour l’Ukraine l’assèchement ne serait-ce que partiel des transferts financiers étrangers. « Les gens gagnaient de l’argent, ils en envoyaient une partie à leur famille. Comme ça, l’économie ukrainienne se développait, aussi bien que l’économie polonaise. Que va-t-il arriver maintenant? »

Les frontières se sont quasiment fermées, ceux qui les traversent sont soumis à une quarantaine de 15 jours et ils ne sont pas sûrs de pouvoir retraverser dans l’autre sens.

D’après la Banque nationale d’Ukraine, en 2019, les transferts privés de l’étranger ont atteint 12 milliards de dollars, dont 3,9 milliards en provenance de Pologne.

Galina, la soixantaine à peine entamée et large sourire chaleureux, est veuve. Depuis près d’un an, elle s’occupe de Hanna, Polonaise, 95 ans, qui ne se lève plus de son lit. Bien rémunérée, nourrie et logée, Galina met de l’argent de côté pour ses vieux jours. Elle est économe : un masque chirurgical pour 1,7 euro, c’est trop cher et « de toute manière, il faut le jeter au bout de quelques heures ». Quand elle va faire les courses, elle se couvre le visage d’un foulard.

Dans un système bien rodé, elle se faisait remplacer par l’une de ses belles-filles et retournait en Ukraine tous les trois mois pour voir ses trois fils et ses trois petits-enfants. Mais voilà, les frontières se sont quasiment fermées, ceux qui les traversent sont soumis à une quarantaine de 15 jours et ils ne sont pas sûrs de pouvoir retraverser dans l’autre sens. Elle ira en Ukraine en mai malgré tout : grâce au réseau ukrainien bien implanté à Varsovie, sa belle-sœur viendra avec deux semaines d’avance et observera la quarantaine dans un logement laissé vide par une Ukrainienne décédée. « On ne peut pas faire autrement, à la frontière vous donnez l’adresse où vous resterez isolée, et la police vient vérifier votre présence, même deux fois par jour », soupire-t-elle.

Si elle ne revenait pas, Hanna serait catastrophée. « Galina est fantastique, c’est comme si elle était de la famille. Ponctuelle, chaleureuse. Elle est la meilleure! »

La situation d’Oksana est bien différente. À Varsovie depuis 15 ans, cette quadragénaire impeccablement coiffée travaillait en binôme avec sa sœur cadette Maria jusqu’au début de l’épidémie. Tantôt comme gardienne d’enfants pour une jeune actrice polonaise, tantôt comme femme de ménage. À la suite de l’arrêt des tournages, la comédienne s’est retrouvée au chômage technique et n’avait plus besoin d’Oksana. « Dieu merci, l’une des dames chez qui nous faisions le ménage m’a proposé d’emménager chez elle. Je préférais mon travail précédent, mais il faut endurer », lance-t-elle, philosophe.

Elle n’est pas partie, mais elle se sent seule. Sa sœur, qui attendait son nouveau visa de travail, est restée bloquée de l’autre côté. « J’ai un peu hésité, mais finalement, j’ai eu peur de traverser la frontière avec une foule de gens. Je n’ai pas de voiture, j’aurais dû y aller à pied. Et si j’avais contracté le virus, j’aurais pu contaminer mes proches. C’est mieux comme ça! »