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À Tokyo, la détresse des mineures privées de foyer

Les difficultés des jeunes victimes de violences intensifiées par la crise

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Au Japon, où on a décrété l’état d’urgence en raison de la pandémie de coronavirus, enfants et adolescents en rupture familiale sont livrés à eux-mêmes et privés de foyer pour se confiner. Associations et ONG tirent la sonnette d’alarme.

« Au Japon, beaucoup d’enfants ne perçoivent pas leur maison comme un foyer réconfortant où ils peuvent se réfugier », explique Yumeno Nito, 30 ans, fondatrice de l’ONG Colabo, dans une tribune publiée dans le Asahi Shimbun. Dans la situation actuelle, « ils sont plus vulnérables que jamais ». La propagation du coronavirus au Japon et les mesures prises dans le contexte de la crise intensifient les difficultés des enfants et des adolescents victimes de violences, de mauvais traitements ou touchés par la pauvreté, et qui n’ont nulle part où se réfugier.

Depuis le 7 avril, les autorités japonaises ont progressivement décrété l’état d’urgence dans la totalité de l’archipel. Si elles ont refusé d’employer le terme confinement, elles ont prolongé la fermeture des écoles publiques initiée depuis mars ainsi que d’une grande partie des commerces. Elles ont aussi appelé les entreprises à passer en télétravail et la population à limiter ses sorties.

Des risques exacerbés

Les enfants et les adolescents en situation de précarité doivent composer avec la mise en place de ces mesures. « Le risque de violence physique augmente avec le stress et les difficultés financières, explique Shigeyuki Tazawa, secrétaire général de l’ONG Orange Ribbon, le principal réseau national japonais de prévention des sévices infantiles. Depuis la fermeture des établissements scolaires, les enfants ne peuvent plus sortir et se confier hors de la cellule familiale. » Selon les données d’Orange Ribbon, 159 000 enfants ont été victimes de mauvais traitements au Japon en 2018. « Je crains que plus la situation perdure, plus les cas de violence se multiplient. »

L’ONG 3  Keys, qui lutte depuis 10 ans contre la maltraitance infantile, regrette qu’au Japon, « on ne se soucie pas davantage de la protection et des droits de l’enfant, explique sa fondatrice, Takae Moriyama. En 2019, plus d’un million d’internautes ont consulté Mex, un portail d’informations accessible aux enfants et spécialisé dans les violences. » En période de pandémie, le sentiment d’abandon « pourrait empirer. On demande aux gens de rester à la maison, mais que faire lorsque ce lieu est aussi source de danger? »

« Le coronavirus n’a fait que mettre en lumière ce fléau de violence infantile contre lequel nous nous battons depuis des années. Les enfants devraient pouvoir être à l’abri aussi bien de l’épidémie que des violences »

– Takae Moriyama, fondatrice de l’ONG 3 Keys

Les inquiétudes de Takae Moriyama semblent d’ores et déjà se confirmer à travers des messages laissés en avril sur ce portail : « Aidez-moi, mes parents crient tout le temps. Je ne peux plus manger. J’ai peur. » Certains confient des « envies de mourir ». Dans le cas des adolescents qui cumulent scolarité et emplois à temps partiel pour s’en sortir et fuir un foyer toxique, les contrats de travail non renouvelés en raison de la crise aggravent leur situation. « Si je perds mon job à temps partiel, je ne survivrai pas, explique une étudiante tokyoïte dans le Business Insiders. Et si je reste confinée chez mes parents, je ne le supporterai pas psychologiquement. » Depuis 2011, l’ONG Colabo, qui soutient des adolescentes victimes de violences, est la plus alarmiste. « Entre le 4 et le 13 avril, nous avons enregistré 200 consultations, indique Yumeno Nito. Beaucoup de personnes venaient pour la première fois. Certaines ont perdu le job qui leur permettait de financer un hébergement temporaire. »

L’industrie du sexe au coin de la rue

Nombreuses sont les jeunes filles qui fuient un père violent ou qui abuse d’elles. Celles qui errent dans la rue, tard le soir, peuvent se faire repérer par des rabatteurs sans scrupule qui recrutent pour l’industrie du sexe. « Ils leur promettent sécurité d’emploi, toit et nourriture, précise Yumeno Nito. Elles sont des proies idéales. » Une crainte partagée par Orange Ribbon : « Il y a des jeunes filles, âgées de 10 à 18 ans, qui marchent seules la nuit dans Shinjuku ou Shibuya. Elles courent le risque de faire de mauvaises rencontres, insiste Shigeyuki Tazawa. Du fait de leur situation, elles sont fragilisées et influençables, puisqu’elles ne peuvent pas rentrer chez elles et n’ont pas d’argent. »

Courtoisie : © Yumeno Nito

Un soir par semaine, le bus rose Tsubomi café de Colabo entame sa patrouille. Pendant quelques heures, il constitue un refuge chaleureux où sont servis des repas chauds et distribués des médicaments et des vêtements. Les volontaires réconfortent ces jeunes filles, âgées en moyenne de 15 à 18 ans, et leur prodiguent un peu d’attention. Yumeno Nito ajoute : « Nous avons eu 65 personnes touchées par la fermeture des cybercafés », des lieux de refuge de fortune pour de nombreuses personnes sans-abri. Consciente du problème, la gouverneure de Tokyo, leur a ouvert des chambres d’hôtel et des gymnases, mais cela ne suffit pas.

« Les pouvoirs publics doivent agir », s’insurge Yumeno Nito. Le sentiment intense de désespoir de ces jeunes filles, elle le connaît bien. « Je suis une survivante d’abus sexuels, poursuit celle qui avait 14 ans quand elle a fui la maison familiale. J’errais la nuit, je n’avais pas d’argent, j’ai parfois dormi dehors. Un jour, j’ai été recrutée par un service d’escortes, le Joshi-Kousei Business (JK Business). Aujourd’hui, ce milieu s’est développé et s’est renforcé. » Et il se nourrit de la vulnérabilité. Selon les chiffres de Colabo, 5 000 adolescentes seraient engagées par les agences du JK Business à Tokyo chaque année. Elles sont étudiantes, lycéennes, parfois collégiennes. « Elles ne sont pas éduquées aux dangers et se jettent dans la gueule du loup facilement. » Les services offerts par le JK Business vont de la promenade à la séance de karaoké ou au repas partagé avec le client. « Elles peuvent aussi être sollicitées de montrer leurs sous-vêtements alors qu’elles font des origamis. » Deux tiers des filles franchiraient le pas de la prostitution. « Le profil est souvent le même : elles ont été victimes de violences, souffrent d’anxiété, de désordre mental… Je suis choquée que le gouvernement ne prévoie rien pour elles. »

Les organismes japonais de protection de l’enfance déplorent un cruel manque de moyens. « Le coronavirus n’a fait que mettre en lumière ce fléau de violence infantile contre lequel nous nous battons depuis des années, précise Takae Moriyama. Les enfants devraient pouvoir être à l’abri aussi bien de l’épidémie que des violences. » Dès le 7 avril, plusieurs associations ont déposé une requête aux ministères japonais de la Santé et de l’Éducation afin que des mesures urgentes soient envisagées pour veiller sur ces personnes mineures.