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Au Texas, les femmes privées de l’accès à l’avortement

La crise sanitaire prétexte à l’interruption des services

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Au Texas, en raison de la pandémie, le gouverneur de l’État a banni les avortements, puis les a autorisés partiellement. Entre-temps, de nombreuses femmes ont été livrées à elles-mêmes.

Une femme doit rouler plus de 10 heures en voiture pour trouver une clinique ouverte afin de se faire avorter. Une autre, qui vient de perdre son emploi de serveuse à cause de la COVID-19, découvre qu’elle est enceinte, mais n’a pas la possibilité de recourir rapidement à une IVG (interruption volontaire de grossesse). Une troisième, enceinte de 18 semaines, se voit informée qu’elle ne pourra mettre un terme à sa grossesse parce que la clinique a fermé le matin même de son rendez-vous.

Le prétexte de la crise sanitaire

Voilà le type de situations dans lesquelles se retrouvent certaines femmes du Texas ces temps-ci. Depuis le début de la crise de la COVID-19, les militant·e·s pro-choix sont engagé·e·s dans un intense bras de fer avec le gouverneur de cet État du sud des États-Unis. Le 22 mars, le républicain Greg Abbott a décidé de suspendre toutes les « opérations médicales non nécessaires » pour éviter l’utilisation de précieux équipements de protection destinés aux soignant·e·s en première ligne dans la lutte contre la COVID-19. Le lendemain, son ministre de la Justice, Ken Paxton, a précisé que tous les avortements, à quelques exceptions près, en faisaient partie. Les cliniques qui continuaient à en offrir risquaient « jusqu’à 1 000 dollars de pénalités ou 180 jours de prison ». « Notre seul but est d’éviter la mort », déclarait-il à la radio NPR le 10 avril.

Un point qui n’a pas convaincu les associations de défense de l’IVG. Celles-ci ont vu dans ce geste une manœuvre de la part de dirigeants politiques qui s’emploient depuis des années à restreindre l’accès à l’avortement. « Je n’ai pas été surprise par la décision, mais choquée qu’ils utilisent le contexte de pandémie et d’insécurité économique pour prendre cette mesure », raconte Aimee Arrambide, directrice de l’antenne texane de NARAL, une association pro-choix.

Le Texas n’est pas le seul État conservateur à se servir de la COVID-19 pour s’attaquer à l’avortement, un sujet hautement clivant dans la vie politique américaine depuis l’arrêt de la Cour suprême Roe c. Wade, qui a légalisé la pratique en 1973. L’Ohio, l’Iowa, l’Alabama et l’Oklahoma ont tous adopté des mesures similaires, qu’ils ont dû abandonner à la suite de décisions judiciaires. Au Texas, le décret de Greg Abbott a été contesté devant les tribunaux. Au terme de plusieurs revirements (le décret a d’abord été bloqué, puis remis en application), un tribunal d’appel a estimé, dans la soirée du 13 avril, que seuls les avortements médicamenteux (prise de deux pilules dans les 10 premières semaines de grossesse) seraient autorisés. À l’inverse, ceux nécessitant une intervention chirurgicale resteront majoritairement bannis.

Selon la loi texane, les femmes voulant recourir à une IVG doivent se rendre à la clinique ou au centre de planification familiale au moins deux fois et les mineurs doivent obtenir le consentement de leurs parents. Les médecins sont également tenu·e·s de montrer une image du fœtus à la patiente.

Dans cet État, les limitations du droit à l’avortement se succèdent depuis des années. Selon la loi texane, les femmes voulant recourir à une IVG doivent se rendre à la clinique ou au centre de planification familiale au moins deux fois et les mineurs doivent obtenir le consentement de leurs parents. Les médecins sont également tenu·e·s de montrer une image du fœtus à la patiente. « En 2010, à la suite des élections législatives du premier mandat de Barack Obama, beaucoup de républicains conservateurs ont été élus dans les Parlements d’États. Très motivés, ils ont imposé de plus en plus de restrictions. Ce qui arrive au Texas se produit dans d’autres États aussi », rappelle Kari White, professeure spécialiste de l’avortement à l’Université du Texas à Austin.

En 2013, les législateurs ont à nouveau limité ce droit avec l’adoption de la House Bill 2 (ou HB 2), un texte qui rend illégaux les avortements au-delà de 20 semaines de grossesse et qui oblige les médecins à avoir l’autorisation d’exercer dans les hôpitaux alentours. La loi a eu pour conséquence la fermeture de plus de la moitié des cliniques dans l’État – leur nombre est passé de 42 à 19. « Il faut être fort·e pour ouvrir de tels centres au Texas », résume Kathy Kleinfeld, fondatrice de la clinique Houston Women’s Reproductive Services, lancée après la HB 2.

Les patientes prises en otage

Kathy Kleinfeld, fondatrice de la clinique Houston Women’s Reproductive Services

Les dernières semaines ont été éprouvantes pour l’Américaine et ses clientes : « Certaines nous ont supplié·e·s de leur donner des pilules. Nous avons dû annuler plusieurs rendez-vous du jour au lendemain. Cela met nos clientes dans des situations désespérées. Nous avons notamment eu affaire à une jeune femme en situation de violence conjugale, qui ne voulait pas que son partenaire sache qu’elle était enceinte. Nous ne pouvions pas l’aider », explique-t-elle.

Comme sa clinique ne pratique que des IVG médicamenteuses, Kathy Kleinfeld peut de nouveau recevoir des patientes. « Il y a eu tellement de revirements récemment que nous avons peur de devoir refermer nos portes, s’inquiète-t-elle. Je ne veux pas avoir à appeler mes clientes une fois de plus pour leur dire que leur rendez-vous est annulé. Cela me fendrait le cœur. »

Pour les femmes dont l’avortement nécessite une intervention chirurgicale, le choix est limité : elles doivent se rendre dans un autre État, au risque de s’exposer au virus. De plus, elles n’ont pas toujours les moyens financiers ni le temps (pour celles qui occupent une « activité essentielle » par exemple) de faire de longs déplacements. Julie Burkhart, qui dirige deux cliniques dans le Kansas et l’Oklahoma, États situés au nord du Texas, a vu arriver un grand nombre de patientes texanes qui ont fait plus de sept heures de route. « Elles étaient frustrées et avaient peur de contracter la COVID-19 », précise-t-elle.

Malgré l’urgence, Aimee Arrambide a, elle, les yeux rivés sur les élections à la Chambre des représentants texane, qui auront lieu le 3 novembre, en même temps que l’élection présidentielle. « Le débat actuel trouve un écho dans la population, surtout au moment où la COVID-19 a rendu la question de l’accès à la santé très importante », dit-elle.