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En Finlande, l’égalité des sexes reste fragile

Pays modèle : une réalité contrastée en temps de pandémie

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En Finlande, comme dans plusieurs endroits du monde, l’épidémie de coronavirus a entraîné la fermeture des écoles et le télétravail, bousculant ainsi la vie familiale. Dans un pays où l’égalité entre les femmes et les hommes semble presque acquise, la charge mentale des Finlandaises tend parfois à s’accentuer.

Avec la situation sanitaire, le quotidien professionnel d’Outi, aide-soignante dans un hôpital d’Helsinki, s’est peu à peu transformé. Mais, à la maison, « rien n’a vraiment changé », confie-t-elle. Elle vit avec son compagnon, actuellement en télétravail, son fils et sa belle-fille. « Je ne pense pas que la pandémie ait un véritable impact sur l’égalité entre les femmes et les hommes en Finlande. En tout cas, dans mon couple, on a toujours partagé les tâches de façon équitable, et l’on continue. Je ne me sens donc pas submergée par la situation. »

Un sentiment partagé par Paula, chercheuse à l’Université d’Helsinki, qui vit avec son conjoint et leur enfant de deux ans. « Au début de l’épidémie, mon compagnon et moi, qui télétravaillions tous les deux, nous prenions soin de notre petite fille à tour de rôle. Maintenant qu’il a été mis au chômage technique, il s’occupe d’elle six heures par jour, ainsi que de la cuisine et du ménage… pendant que je travaille. »

Pionnière de la lutte pour l’égalité des droits

Les discours sur la répartition équitable des tâches n’ont rien de surprenant dans un pays considéré comme un chef de file dans la lutte pour l’égalité des droits entre les sexes, notamment sur le plan politique. Dès 1906, la Finlande a en effet été la première nation européenne à octroyer aux femmes le droit de vote et d’éligibilité. En 1930, cet État nordique devient le premier à supprimer toute autorité du mari sur sa conjointe. Enfin, depuis les années 2000, la population finlandaise a connu deux premières ministres et une présidente, Tarja Halonen, qui a servi pendant 12 ans. Sanna Marin, l’actuelle chef d’État, est à la tête d’un gouvernement de coalition dirigé par cinq femmes. Elle est aussi maman d’une petite fille de trois ans, ce qui ne semble pas l’empêcher de gérer les affaires du pays, notamment dans le contexte de cette crise inédite de la COVID-19.

L’éducation des enfants de ce pays nordique joue aussi un grand rôle dans l’égalité des sexes en permettant à celle-ci de s’ancrer dans les mœurs, en particulier à la maison.

En Finlande, pour permettre aux femmes de prétendre aux mêmes carrières que les hommes, un système social généreux a été progressivement mis en place. Cela décharge les jeunes parents de nombreux fardeaux. Par exemple, les garderies sont accessibles à très bas prix à tous les enfants dès l’âge d’un an. Les mères et les pères disposent également de congés parentaux relativement longs. Le gouvernement actuel souhaite d’ailleurs étendre ceux-ci à plus de 14 mois, en attribuant à chaque parent un quota égal de 164 jours. L’objectif est de maintenir l’égalité au sein du couple en rallongeant le congé des pères pour qu’il ait la même durée que celui des mères.

L’éducation des enfants de ce pays nordique joue aussi un grand rôle dans l’égalité des sexes en permettant à celle-ci de s’ancrer dans les mœurs, en particulier à la maison. Ainsi, dès l’école primaire, les élèves assistent à des cours d’« économie domestique », où garçons et filles apprennent à cuisiner, à faire le ménage ou encore à coudre. Pour Outi, ces mesures ont participé à façonner une nouvelle génération d’hommes « qui souhaitent davantage rester à la maison et s’occuper de leurs enfants ». Si bien qu’en 2020, la Finlande s’élève au troisième rang du Global Gender Gap Indexétabli par le Forum économique mondial (en comparaison, le Canada figure en 19e place).

Une réalité contrastée au pays de l’égalité

La crise sanitaire actuelle révèle un quotidien qui n’est pas aussi idyllique qu’on pourrait le croire. En Finlande comme partout ailleurs, les femmes et les hommes vivent différemment cette situation inédite.

« Bien souvent, les gens semblent penser qu’ici, nous n’avons aucun problème en matière d’égalité. Mais, malheureusement, c’est faux », raconte Anja Lahermaa, avocate spécialisée dans la conciliation famille-travail. « Les femmes assument la plupart du temps la majorité des responsabilités familiales. Par exemple, les pères prennent seulement 10 % du total des congés parentaux et les mères, 90 %. »

Selon l’Institut européen pour l’égalité entre les femmes et les hommes, 28,5 % des les Finlandaises sont plus susceptibles de faire des travaux ménagers ou de cuisiner tous les jours que leurs concitoyens. De plus, certaines professions conservent le fameux plafond de verre et les employées continuent en général de gagner moins que leurs collègues masculins. En temps de pandémie, ce sont pourtant elles qui se retrouvent en première ligne, étant nombreuses à travailler dans les domaines de la santé ou de l’éducation.

Anja Lahermaa a publié un texte appelant le gouvernement à ne pas mettre entre parenthèses la lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes dans sa gestion de la COVID-19 : « Un ambitieux programme gouvernemental a été mis en place pour promouvoir l’égalité des sexes. Mais depuis le début de cette crise massive, il n’a pas été suivi », déplore-t-elle.

Les statistiques montrent également qu’avec la pandémie, la hausse des violences domestiques n’a pas épargné la Finlande. Dans la région d’Helsinki, en mars, le nombre total d’appels pour une intervention policière à domicile a augmenté de 46 % par rapport à l’année précédente. « Les violences conjugales étaient déjà un problème en Finlande, souligne Anja Lahermaa. Mais la crise sanitaire les amplifie, les rend moins visibles, et il est plus difficile d’aider les femmes qui en sont victimes. »

Tout ne semble donc pas gagné pour les Finlandaises. Dans un édito du quotidien Helsingin Sanomat, la journaliste Anna-Stina Nykänen explique que le sujet est presque devenu tabou. « Aujourd’hui, ce n’est plus approprié de dire que les hommes ne font pas le ménage, c’est juste démodé. Même si les statistiques montrent que les femmes y consacrent toujours plus de temps. » Selon elle, le fait que les Finlandais accomplissent davantage de tâches ménagères que les hommes d’autres pays devient presque un argument pour dire que cela est suffisant.

Si la Finlande reste un modèle en matière d’égalité des sexes, la crise sanitaire rend plus visibles les dysfonctionnements. Certaines, comme Paula, voient dans la situation une chance, pour les hommes, de renouer avec leur rôle de père : « Ils vont peut-être plus s’impliquer dans la vie familiale, car ils ne peuvent s’échapper nulle part. Une belle occasion de se rapprocher de leurs enfants! »