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Brésil : les domestiques au pied du mur

La pandémie révèle les inégalités les plus criantes au pays

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L’une parcourt chaque semaine les 100 kilomètres qui la séparent de son travail, à Leblon, face à l’interminable plage d’Ipanema, et dort sur place. L’autre a traversé l’Atlantique pour passer le carnaval en Italie. Début mars, les deux sexagénaires se retrouvent dans le même appartement. Depuis 20 ans, la première est domestique; la seconde, la «  patronne », comme on dit au Brésil.

Le 13 mars au soir, l’employée de maison, diabétique et souffrant d’hypertension, est internée à l’hôpital public de Miguel Pereira, près de chez elle. Les médecins ne pensent pas un seul instant à la COVID-19. Elle n’est intubée que trois jours plus tard. Ce retard de diagnostic lui est fatal. Le 17, elle est enterrée au petit cimetière qui jouxte sa résidence aux briques apparentes. Dès le lendemain, les deux femmes font les unes de la presse, qui sous-entendent que l’une a contaminé l’autre. Si les médias n’ont pas dévoilé les noms, la mort de la domestique âgée de 63 ans illustre les inégalités les plus criantes au Brésil. « Sa patronne ne l’a pas prévenue qu’elle était contagieuse », certifie le frère de la victime.

Une plainte a été déposée au ministère public du Travail (MPT) et pourrait faire l’objet d’une enquête. « Si un individu contracte le coronavirus, il est fondamental de suspendre le travail. L’employé est la personne la plus fragile et elle doit être protégée », rappelle João Batista Berthier, procureur du MPT de l’État de Rio de Janeiro, chargé du dossier.

Des travailleuses qui font « partie de la famille »

D’après l’Institut brésilien des statistiques (IBGE), en 2018, le Brésil comptait déjà près de sept millions de domestiques, des femmes noires ou métisses pour la plupart. Un bataillon de travailleuses à faible niveau de scolarité équivalant à la population du Québec. Héritage de l’esclavage, aboli tardivement en 1888, la domesticité n’est encadrée par la loi que depuis très récemment. En 2013, la présidente du Parti des travailleurs (PT – gauche), Dilma Rousseff, avait obligé les employeurs à déclarer leurs employées de maison si elles travaillent plus de deux jours par semaine, afin qu’elles cotisent ainsi au système de protection sociale. Jusqu’alors, elles se retrouvaient, bien malgré elles, figurantes d’une relation paternaliste et colonialiste sans issue. «  C’est comme si elles faisaient partie de la famille », entend-on souvent au Brésil.

« Les domestiques dépendent de l’altruisme de leurs patrons pour éviter d’être contaminées »

– El Pais Brasil

Mais la crise est passée par là, et les pratiques informelles ont repris leurs droits. D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), plus de la moitié des domestiques, soit près de quatre millions de personnes, ne sont pas déclarées. Le gouvernement de Jair Bolsonaro (sans parti – extrême droite) a donc proposé une aide d’urgence de 600 réaux mensuels (164 $) pendant trois mois aux travailleurs informels ou indépendants, soit environ 100 millions de personnes. Équivalente à la moitié du salaire minimum, cette somme ne suffit pas pour rester chez soi et nourrir sa famille.

« Ils m’ont laissé le choix de venir ou non, mais si je n’y vais pas, ils ne me payent pas. C’est lamentable », explique Isabel Pereira, 55 ans. Trois des cinq personnes qui l’emploient comme faxineira (femme de ménage à la journée) ont décidé que seul le travail méritait salaire. Isabel a donc travaillé jusqu’à la fin mars, en prenant le bus pour traverser São Paulo, avec un masque, en sachant qu’elle courait des risques pour sa santé. « Les domestiques dépendent de l’altruisme de leurs patrons pour éviter d’être contaminées », résume le site El Pais Brasil.

Emilene Machado travaille depuis plus de 15 ans « dans une maison de famille ».

En ces temps de confinement volontaire, la solidarité est devenue vitale pour les domestiques. Pour elles, le télétravail n’est pas une option, cela va sans dire. Dans ce contexte inédit, l’avocate Renata Marchetti, à la tête de l’Agence de recrutement de gardiennes d’enfants « Alô Baba  », est sollicitée comme jamais par ses clientes. « Quatre-vingt-dix pour cent des familles ont choisi d’anticiper les vacances de leur domestique pour préserver son emploi », se félicite la dirigeante dont l’entreprise, basée à São Paulo, ne survivra pas au-delà de trois mois sans activité. Au moins 22 familles ont déjà rompu leur contrat avec son agence, laissant sur le carreau leur employée. « J’ai une base de données de 2 000 gardiennes d’enfants, prêtes à travailler dès demain », calcule Renata, témoin du désespoir de celles qui attendaient une occasion ou qui venaient d’être embauchées, et qui ne peuvent pas survivre avec l’aide d’urgence de 600 réaux.

« Les médecins qui travaillent à l’hôpital ont besoin de leur domestique, et si la leur ne peut pas dormir sur place, ils me demandent d’en trouver une disponible pendant la quarantaine ». Mais Renata Marchetti soutient son président, favorable à la préservation de l’emploi, malgré le risque sanitaire. « Jair Bolsonaro a bien fait de ne pas effrayer la population. Les gens croient que s’ils sortent dans la rue, ils vont mourir », résume-t-elle. Une situation explosive dans un pays où 10 % de la population détient 43 % de la richesse nationale, d’après l’IBGE. Une minorité (20 %) a accès à une mutuelle et aux hôpitaux privés; le reste, aux services publics, déjà débordés et sous-équipés en temps normal.

« J’ai perdu tous les extra de gardiennage que je faisais le soir et les fins de semaine », se désole Emilene Machado. Née dans l’État du Maranhão, dans le Nordeste, la partie la plus pauvre du pays, cette mère de famille de 39 ans travaille depuis plus de 15 ans « dans une maison de famille », comme on dit pudiquement. Elle vit dans la tentaculaire Rocinha, à Rio de Janeiro, et redouble de précautions pour sortir se ravitailler, depuis que sa favela à très forte densité de population est, elle aussi, touchée par le coronavirus.

D’après la mairie de Rio de Janeiro, il y a officiellement à la mi-juin 61 résidents de la favela de Rocinha qui sont morts des suites de la COVID-19. « Je suis déclarée quatre jours de travail par semaine, donc je ne suis même pas sûre de recevoir l’aide de l’État », s’inquiète Emilene dans des messages WhatsApp. Comme beaucoup, elle dépend du bon vouloir de ses employeurs. « Pour le moment, ils continuent à me payer, mais si leurs revenus à eux baissent, je ne sais pas s’ils persisteront à le faire », explique-t-elle. « Comme si elles faisaient partie de la famille », disaient-ils, mais en cas de coup dur, chacun choisit qui fait partie de sa famille.