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Québec : on n’oubliera personne… ou presque

Une pandémie aux conséquences sérieuses pour les travailleuses du sexe

Date de publication :

Au début de la crise du coronavirus, le Canada annonçait que l’aide financière ne laisserait personne en reste. C’était sans compter les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe. Elles sont parmi les personnes les plus vulnérabilisées par la pandémie et doivent composer avec des conditions de vie les exposant à la violence.

« Les conséquences de la COVID-19 sont catastrophiques sur l’ensemble des travailleuses du sexe », alerte Sandra Wesley, directrice de Stella, un organisme de défense des droits des travailleuses du sexe. « Ce sont toujours les personnes les plus marginalisées qui vivent les répercussions les plus sérieuses des crises », rappelle-t-elle, observant cette réalité à l’œuvre depuis que le Québec est confiné. « Nous sommes criminalisées de facto et nous n’avons pas accès à l’aide du gouvernement puisque nos revenus ne sont pas déclarés. »

Certaines femmes peuvent présenter d’autres sources de rémunération pour atteindre les 5 000 $ requis pour formuler une demande d’aide. D’autres, plus militantes, tenteront de faire valoir leurs gains issus de l’industrie du sexe, même s’ils ne sont pas déclarés. Mais la précarité financière n’est qu’une des inquiétudes de l’organisme, qui voit la vulnérabilité de ses membres s’accroître depuis quelques semaines. La priorité de Stella est de venir en aide aux travailleuses du sexe en situation d’itinérance ou d’itinérance « cachée ». « Par exemple, les femmes qui vivent dans des chambres d’hôtel à la journée, illustre Sandra Wesley. Si elles n’ont pas les moyens de payer la chambre, elles ne sont pas protégées par la régie du logement. Elles peuvent se ramasser à la rue très rapidement. »

Des risques décuplés

Ce haut niveau de précarité en force certaines à maintenir leurs activités dans un contexte de plus en plus difficile. « Certaines femmes essaient de continuer à travailler parce qu’elles n’ont vraiment pas d’autre choix. C’est une très petite minorité, mais elles sont dénoncées à la police sans aucune forme d’aide parce que l’on considère qu’elles se rassemblent. Et les policiers sont investis d’un immense pouvoir en ce moment », déplore-t-elle, faisant référence aux mesures d’urgence sanitaire qui leur permettent d’intervenir en cas de rassemblement et de donner des contraventions particulièrement salées.

S’il est impossible d’avoir des données précises sur la transmission de la COVID-19 aux travailleuses du sexe, Sandra Wesley fait un lien entre la criminalité et la santé publique. « On est déjà en situation de pandémie avec le VIH et on a des données qui nous indiquent que la répression policière nuit à la protection des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS). Quand on doit se cacher de la police, c’est plus difficile de se protéger. » Dans un contexte où la santé publique demande aux gens de respecter deux mètres de distance pour ne pas propager le virus, les femmes qui continuent à travailler en proximité dans l’industrie du sexe s’exposent forcément au risque.

« On est déjà en situation de pandémie avec le VIH et on a des données qui nous indiquent que la répression policière nuit à la protection des ITSS. Quand on doit se cacher de la police, c’est plus difficile de se protéger. »

– Sandra Wesley, directrice de Stella

Leur sécurité est aussi mise en péril par cette situation exceptionnelle qui les rend plus vulnérables à la violence. « Il y a plusieurs travailleuses du sexe qui viennent habituellement à nos locaux et qu’on ne voit plus. Est-ce qu’elles ont disparu? Est-ce qu’elles se cachent parce qu’elles sont en quarantaine? Plusieurs d’entre elles n’ont pas accès à un téléphone, alors on n’a pas de moyen de les joindre », explique Sandra Wesley, inquiète que des agresseurs en profitent pour les cibler. À cela s’ajoute selon elle un rapport de force plus inégal avec les clients. « Ils savent que si les femmes travaillent en ce moment, c’est parce qu’elles ont vraiment besoin d’argent. Ça leur donne plus de pouvoir dans la négociation. »

Les grandes oubliées

La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) a refusé la demande d’entrevue de la Gazette des femmes. Cependant, dans un communiqué publié le 17 mars, l’organisme disait voir « d’un bon œil la fermeture des établissements liés à l’industrie du sexe, car il a été démontré qu’il s’agit de l’industrie la plus violente envers les femmes et les filles ». La CLES souhaite toutefois que « ces fermetures soient accompagnées de mesures sociales et d’un soutien financier pour que les personnes en situation de prostitution puissent s’engager dans un processus de sortie et trouver des solutions de rechange afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. » L’organisme demande également aux deux ordres de gouvernement de fournir une aide financière « aux personnes prostituées et tout particulièrement à une majorité de femmes et d’enfants qui risquent de se trouver dans une plus grande précarité en raison de ces fermetures ».

En temps normal, la CLES dispose d’un fonds de solidarité pour aider les femmes en processus de sortie de la prostitution. Mais le fonds est à sec et l’événement qui devait servir à le renflouer est annulé. L’organisme fait donc appel à la population pour qu’elle verse un don en ligne sur son site Web.

Pour sa part, Sandra Wesley recommande que l’aide financière gouvernementale devienne universelle et qu’elle couvre les personnes travaillant dans les économies informelles. « Ce n’est pas le moment de juger de la valeur de chaque personne et d’évaluer sa légitimité à recevoir de l’aide ou non. »

Le retour des jours meilleurs…

Alors qu’une bonne partie de la population se demande quand elle pourra reprendre le travail et retrouver des jours meilleurs, Stella s’attend à une augmentation du nombre de femmes vivant des fruits de l’industrie du sexe. « Quand il y a une récession ou un besoin économique particulier, les femmes vont aller travailler dans l’industrie du sexe, explique Sandra Wesley. Ça peut être profitable pour plusieurs raisons, notamment le fait que ça permette de gagner rapidement de l’argent comptant et qu’aucun diplôme n’est requis. On fait ce travail parce qu’on manque d’argent. Tant qu’elles auront besoin d’argent et qu’il n’y aura pas un autre emploi plus intéressant disponible pour elles, les femmes vont continuer à travailler dans l’industrie du sexe. »

Précision

La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) tient à préciser qu’elle n’a pas accepté d’accorder une entrevue à la Gazette des femmes pour le présent article, car elle refuse tout traitement médiatique qui se limite à opposer sa perspective à celle d’organismes tels que Stella. Au-delà des points de vue divergents, ce sont les faits de l’exploitation sexuelle qui doivent être portés à l’attention du public. Selon un document infographique publié le 23 juin 2020 par Statistique Canada, les cas de traite de personnes au pays comportent des infractions criminelles liées au commerce du sexe dans une proportion de 63 %. De plus, 97 % des victimes de cette traite sont des femmes. Outre les oubliées de l’industrie du sexe, il y a ce qui est caché à propos de leur vécu et de leurs besoins.

Dans la recherche du Fonds de recherche du Québec – Société et culture La face cachée de la prostitution : une étude des conséquences de la prostitution sur le développement et le bien-être des filles et des femmes, il a été démontré que la prise en compte de l’intention des femmes et des adolescentes de l’industrie du sexe de quitter celle-ci doit faire partie intégrante des pratiques à promouvoir pour les soutenir. Toutes les personnes travaillant dans cette industrie violente devraient, sans exception, obtenir non seulement de l’aide financière directe de nos gouvernements, mais aussi des services sociaux à long terme comprenant des mesures d’hébergement, d’éducation et d’employabilité ainsi que des soins de santé. Elles devraient également être accompagnées dans leurs démarches judiciaires contre leurs agresseurs et leurs exploiteurs quand elles en expriment le besoin. La mise en place d’un tel programme gouvernemental nécessite de reconnaître que la violence est la norme et non l’exception dans l’industrie du sexe.

Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire
Au nom de l’équipe de la CLES