Aller directement au contenu

Les Afghanes, victimes collatérales de la pandémie

La sensibilisation aux violences domestiques plus essentielle que jamais

Date de publication :

Auteur路e :

En Afghanistan, l’un des pires pays où naître femme, l’épidémie de coronavirus et ses conséquences fragilisent encore plus une population féminine déjà vulnérable. Dans un pays où le taux de maltraitance conjugale est alarmant, les autorités reconnaissent qu’il n’existe aucune donnée sur les actes de violence domestique perpétrés depuis le début du confinement.

« J’ai été réveillée ce matin, à 5 h, par le bruit de notre voisin qui battait sa conjointe », écrit Hadia Esazada sur Twitter, impuissante. « Rien n’est mis en place pour aider les femmes victimes de violence conjugale, lâche-t-elle, écœurée. Depuis le début du confinement, elles sont enfermées 24 heures par jour avec leur bourreau. » La jeune féministe, qui refuse de couvrir sa longue chevelure blonde sur les plateaux télévisés malgré les critiques et les menaces des plus conservateur·trice·s, ne cache pas son inquiétude. Près de 87 % des Afghanes déclarent avoir été victimes de violence physique, sexuelle ou psychologique. La pandémie les rend encore plus vulnérables.

Il ne fait aucun doute pour Mary Akrami, directrice de l’Afghan Women’s Network, que les violences domestiques ont augmenté au cours des cinq derniers mois. Son organisation, créée en 1996 au lendemain de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes de l’Organisation des Nations unies (ONU) à Pékin, promeut l’autonomisation des femmes et leur participation active à la société. Peu d’informations circulent sur ces violences reconnaît la militante. Elle tient les siennes de ses contacts avec les réseaux féministes ainsi que du refuge qu’elle a créé à Kaboul. Celui-ci accueille non seulement les femmes victimes de violences domestiques, mais aussi celles qui fuient des mariages forcés et des agressions sexuelles, souvent perpétrées au sein des foyers.

Souffrir en silence

L’établissement où les femmes peuvent s’abriter, dont l’adresse demeure secrète pour des raisons de sécurité, fonctionne au ralenti ces derniers jours. « Nos équipes sont confinées à la maison comme tout le monde », explique Mary Akrami. « Une jeune femme qui avait été violée chez-elle s’est cependant présentée », précise Mahboba Saraj, la directrice du refuge, qui continue de travailler malgré le confinement. « Elle n’est toutefois pas restée. » Une histoire représentative de ce qui se passe en Afghanistan : de nombreux drames surviennent, mais ils ne sont pas répertoriés. 

Hamida, elle, a été battue par son époux toxicomane. Elle n’a pas porté plainte, mais elle raconte son quotidien fait d’abus et de harcèlement. « Il me demande constamment de l’argent et, si je ne lui en donne pas, il me maltraite. Il me crie dessus et il me bat. » Elle poursuit, lasse  : « La première semaine du confinement, il m’a jeté la bouilloire à la figure. » Si elle a pu éviter celle-ci de justesse, Hamida, 53 ans, n’a connu que l’enfer depuis son mariage. Avec l’obligation de rester chez soi, le climat est devenu encore plus lourd. Son mari abusif, désormais constamment au domicile, ne lui laisse aucun répit, hormis ses quelques heures d’absence par semaine, lorsqu’il va faire des courses. Avec pudeur, la quinquagénaire raconte leurs rapports forcés. « C’est toujours selon ses désirs. Il se fiche de ce que moi, je veux. »

Même si leur pays a adopté, en 2009, la Loi sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (EVAW), les Afghanes sont toujours soumises aux abus perpétrés par leur conjoint. Le taux de brutalité conjugale y est l’un des plus élevés au monde, alors que les citoyennes ont un accès très limité à la justice.

Dans le contexte du confinement, la sensibilisation aux violences domestiques apparaît encore plus essentielle. À défaut de pouvoir s’organiser dans les mosquées et dans des lieux publics, elle se déroule sur Internet ou sur les plateaux télévisés. « Malheureusement, dans de nombreux endroits du pays, la population n’y a pas accès, souligne Mary Akrami. Près de la moitié de l’Afghanistan dépend en effet des talibans, qui imposent dans certaines zones, comme à Kunduz, dans le nord, la coupure des systèmes de télécommunications afin de protéger leurs opérations antigouvernementales. »»

Impact social et économique

Même si leur pays a adopté, en 2009, la Loi sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (EVAW), les Afghanes sont toujours soumises aux abus perpétrés par leur conjoint. Le taux de brutalité conjugale y est l’un des plus élevés au monde, alors que les citoyennes ont un accès très limité à la justice. Selon un sondage réalisé par The Asia Foundation, à peine 21,9 % de la population connaît une organisation susceptible de venir en aide aux femmes. Le ministère de la Condition féminine devrait être, par essence, l’une d’elles. Pourtant, sa marge de manœuvre reste limitée. Bien que les commissariats de police y dirigent les femmes qui ont le courage de se présenter pour porter plainte, le Ministère ne fait que les réorienter à son tour vers les quelques rares refuges du pays. Une adjointe de la ministre reconnaît d’ailleurs qu’il n’existe aucune donnée sur les actes de violence domestique perpétrés depuis le début du confinement.

Heather Barr, codirectrice de la Division du droit des femmes à Human Rights Watch, rappelle de son côté que l’impact de l’épidémie sur la population féminine est également économique. « Les conséquences seront plus terribles pour les femmes, dont beaucoup travaillent dans le secteur informel. » Celles qui gagnent leur vie à l’extérieur du domicile restent en effet très mal vues par une partie de la société afghane, musulmane et traditionaliste. Elles sont donc nombreuses à être tisserandes ou couturières chez elles. Pour ces femmes, l’impact économique sera visible à long terme avec, on peut le craindre, une perte d’indépendance financière. « Ce qui est tragique, conclut-elle, c’est que nous ne verrons probablement jamais de statistiques exactes qui refléteront l’augmentation de la souffrance des Afghanes en raison du coronavirus. »