Aller directement au contenu

Pandémie : placer la solidarité au cœur de la relance

À l’affût d’une économie humaine et écologique

Date de publication :

Auteur路e :  et 

Temps estimé de lecture :5 minutes

Bandeau :Photo : © Max Muselmann (unsplash.com)

La pandémie de COVID-19 est encore loin d’être contenue et pourtant, le mot « relance » est déjà sur toutes les lèvres. Si la nécessité de soutenir différents secteurs et groupes de la société pour se remettre de la crise est indéniable, certains des problèmes les plus criants révélés par la situation sanitaire sont toujours d’actualité. À commencer par les inégalités persistantes entre les femmes et les hommes.

Soulignons d’entrée de jeu que cet événement inouï n’a pas donné lieu à une crise économique typique. La mise à l’arrêt de vastes pans de l’économie au mois de mars 2020 a certes entraîné une contraction inédite de l’emploi et du PIB, mais celle-ci a été de courte durée. Malgré la valse des ouvertures et fermetures, la majorité des secteurs ont retrouvé depuis leur erre d’aller. À un point tel que pour certains, le niveau de l’emploi y dépasse désormais celui observé au début de l’année 2020.

Julia Posca

Plusieurs industries continuent toutefois d’être largement paralysées (on pense bien sûr à l’hébergement ou à la culture), tandis que les secteurs de la santé, des services sociaux et de l’éducation sont toujours autant mis à l’épreuve par la circulation soutenue du virus au sein de la population.

Penser l’après-COVID requiert que l’on tienne compte de cette réalité sans précédent. Jusqu’ici, les mesures de relance sociale et économique s’inscrivent surtout dans une approche classique de l’intervention de l’État. Celle-ci prévoit, entre autres, des investissements en infrastructures ainsi que des aides sous diverses formes pour les entreprises, dont celles liées aux technologies numériques ou encore à l’électrification des transports.

Or, cette approche comporte un angle mort de taille, soit la question de la division genrée du travail. D’un côté, on annonce des investissements qui vont bénéficier en premier lieu à des secteurs majoritairement masculins comme la construction, la fabrication et les transports. De l’autre, au-delà des mesures d’urgence mises en œuvre pour répondre à la crise sanitaire, on ne prévoit à peu près rien pour améliorer durablement les conditions de travail dans les milieux généralement féminins liés aux services à la personne.

La crise avait pourtant mis en évidence les failles dans nos services publics et les conditions souvent peu reluisantes qui caractérisent une foule d’emplois essentiels occupés en majorité par des femmes. On reconnaissait enfin, du moins symboliquement, la valeur de ce travail souvent invisibilisé et la plupart du temps dévalorisé sans lequel personne ne peut aspirer à mener une vie dite normale. Pourtant, sous prétexte qu’il faut revenir rapidement « à la normale », ces leçons semblent déjà avoir été oubliées. Nous sommes dès lors forcés de constater que la société québécoise a encore fort à faire pour parer aux inégalités entre les femmes et les hommes.

ADS+

Eve-Lyne Couturier

On peut à cet égard déplorer que cet enjeu soit trop souvent traité de manière isolée. Pour faire de l’amélioration de la situation des femmes un principe structurant, il faut évaluer l’ensemble des interventions de l’État sous l’angle de leur incidence sur les femmes, dont les femmes racisées et autochtones.

À ce propos, le recours à l’analyse différenciée selon les sexes et intersectionnelle (ADS+) demeure marginal au sein de l’administration publique. L’emploi systématique de cet outil permettrait à nos agent·e·s publics de constater leur biais genré, et éventuellement d’y remédier en ajustant les politiques et mesures qu’ils conçoivent.

Par ailleurs, l’action gouvernementale est trop souvent pensée à travers le prisme de sa contribution à la croissance de l’économie. Ainsi, toute intervention soupçonnée d’avoir un effet à la hausse sur le PIB sera jugée désirable. En revanche, le dogme de l’équilibre budgétaire nous a conduits à considérer toute dépense publique comme suspecte. Les femmes subissent de plein fouet les conséquences de cette vision réductrice. Un changement de perspective s’impose dès lors, sans quoi le spectre du retour au déficit zéro, avec les compressions dans les services publics qui l’ont historiquement accompagné, nous guette à très court terme, tout comme d’ailleurs celui de la catastrophe climatique.

Une économie viable sur les plans humain et écologique

L’écoféminisme est à cet égard des plus inspirants. Ce courant politique et théorique insiste sur l’importance de mettre en valeur le travail de soin sur lequel l’autonomie des êtres humains repose, et sur la nécessité de développer un nouveau rapport avec la nature dans le but de préserver l’intégrité des écosystèmes pour les générations futures.

La pandémie actuelle nous a rappelé de manière tragique combien la croissance économique exerçait une pression mortifère sur l’environnement et sur les espèces qu’il abrite, en plus de mettre en évidence la crise flagrante du care dans nos sociétés. Prendre soin des autres et de la nature apparaît dès lors comme un programme – pour ne pas dire un projet de société – qu’il est urgent de mettre en œuvre.

Des dirigeant·e·s qui se fixeraient en priorité ces deux objectifs seraient à même de déterminer les meilleures politiques pour les atteindre : investir dans l’éducation à la petite enfance pour favoriser l’emploi des femmes, financer adéquatement les soins à domicile pour décharger les hôpitaux et les centres de soins de longue durée, soutenir financièrement les proches aidantes dont le nombre augmente avec le vieillissement de la population, assortir les aides gouvernementales au secteur privé de critères environnementaux, cesser de subventionner les projets d’exploitation d’énergies fossiles, et tant d’autres mesures qui favoriseraient une transition vers une économie viable sur les plans humain et écologique.

La reconnaissance de l’apport du travail des femmes à notre bien-être, tout comme celui de la nature, dépend en somme de notre volonté de mettre la solidarité au cœur de nos décisions collectives.

Julia Posca est chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Ses travaux portent entre autres sur l’endettement des ménages, les inégalités socioéconomiques, les transformations du travail et le néolibéralisme au Québec. En 2018, elle a publié chez Lux Éditeur Le manifeste des parvenus, ainsi que Détournement d’État – Bilan de quinze ans de gouvernement libéral, coécrit avec Guillaume Hébert. Elle est également membre du comité de rédaction de la revue Liberté.

Eve-Lyne Couturier est chercheuse à l’IRIS. Elle a été analyste devant la Régie de l’énergie du Québec pour le Regroupement des organismes environnementaux en énergie. Elle travaille aujourd’hui sur les enjeux d’inégalités de revenus, l’évolution du système de retraite québécois et l’incidence des politiques publiques sur les femmes.

Julia Posca et Eve-Lyne Couturier ont publié en mars 2021 l’étude Inégales dans la tourmente – L’impact des crises sur les femmes.