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Après-crise : repartir à zéro… ou à 50/50

Repenser la prospérité au féminin

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Temps estimé de lecture :5 minutes

« De toute crise émergent des opportunités », aiment répéter les bonzes du milieu des affaires. Mais des occasions qui profitent à qui? Et quand la récession se conjugue au féminin, comment doit-on accorder la relance économique? Loin d’être des adeptes de la théorie du Great Reset (grande réinitialisation), plusieurs soulignent l’occasion, avec la reprise annoncée, de profiter de la page blanche pour sortir l’encre rose et redessiner la place des femmes.

L’économie demeure la science sociale la moins féminisée. C’est ce que démontre Hélène Périvier dans son plus récent ouvrage L’économie féministe. « L’économie est une discipline qui a été pensée par des hommes, pour être au service d’une société dirigée par des hommes », a dit l’économiste française et chercheuse à Sciences Po sur les ondes d’ICI Première au début de l’année.

« C’est essentiel que les femmes soient présentes dans les groupes chargés des politiques de relance. Il y a un déficit majeur à combler », note Sylvie Morel, économiste et professeure titulaire au Département des relations industrielles de l’Université Laval.

Au Québec, le redémarrage économique est piloté par Sonia Lebel au Conseil du trésor (elle a remplacé Christian Dubé en juin 2020), Éric Girard aux Finances et à l’Économie (il a succédé à Pierre Fitzgibbon à ce dernier ministère en juin 2021) et Jean Boulet au Travail.

Plus globalement, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a étudié 225 cellules de crise COVID-19 dans 137 pays. Un an après le début de la pandémie, en mars 2021, l’agence nous apprenait que ces comités ne comptaient que 24 % de femmes en moyenne. Vingt-six de ces groupes étaient entièrement composés d’hommes. Comment penser l’après pour les plus affectées, quand elles ne sont pas autour de la table?

Elle parle féministe

Sylvie Morel

À Ottawa, la toute première femme de l’histoire canadienne à présenter un budget arborait fièrement son t-shirt Je parle féministe, la veille du dépôt de son volumineux document. Huit cent soixante pages dans lesquelles Chrystia Freeland utilise le mot féministe 18 fois. Et la vice-première ministre du Canada parle d’une récession féminine.

Pour améliorer le sort économique des femmes, le gouvernement de Justin Trudeau propose notamment un programme pancanadien de service de garde d’enfants, inspiré de celui instauré par Pauline Marois au Québec. Un aspect que Sylvie Morel place dans la liste des bons coups.

« Oui à l’amélioration des conditions de travail des femmes, mais encore faut-il améliorer les conditions qui permettent aux femmes d’être en emploi », explique Sylvie Morel.

Comme elle l’écrit dans l’article « Privilégier les femmes dans la stratégie de relance économique? », publié dans L’État du Québec 2021, ce redémarrage féministe passe par une stratégie de développement des services publics et associatifs. Comme les services de garde, oui, mais aussi les aides au logement ou encore les services de soutien à domicile pour les personnes âgées. Bref, tout ce qui permet de délester les femmes de ce travail de soins encore non rémunéré.

Une économie avec une conscience

Selon un sondage mené par FreshBooks, une compagnie de logiciels de comptabilité, les entreprises appartenant à des femmes mettent presque deux fois plus de temps à se remettre des revers financiers provoqués par la COVID-19, par rapport à celles détenues par des hommes.

Au cours de la dernière année, nombre d’organisations et de manchettes – études et statistiques à l’appui – ont démontré que les femmes ont été davantage touchées par la crise que les hommes. Tâches domestiques, violence conjugale, emplois perdus, il y a reconnaissance de l’effet disproportionné de la pandémie sur elles.

« Est-ce qu’on veut vraiment recréer l’économie d’avant la crise ou si on veut profiter du momentum pour créer une économie plus inclusive et plus verte? Je pense qu’on veut une économie avec une conscience.  »

– Sévrine Labelle, présidente-directrice générale de Femmessor

Une conscientisation remarquée par Ruth Vachon : « Autant à Québec qu’à Ottawa, nos gouvernements veulent nous aider », souligne la présidente-directrice générale du Réseau des femmes d’affaires du Québec. Celle qui se décrit comme une femme de terrain observe aussi au sein des grandes entreprises comment la diversité est de plus en plus considérée comme un pilier essentiel.

« Est-ce qu’on veut vraiment recréer l’économie d’avant la crise ou si on veut profiter du momentum pour créer une économie plus inclusive et plus verte? » demande la présidente-directrice générale de Femmessor, Sévrine Labelle. Je pense qu’on veut une économie avec une conscience, ajoute-t-elle.

Selon la patronne de l’organisme voué au développement de l’entrepreneuriat féminin, la relance ne doit pas seulement miser sur les grands secteurs traditionnels de croissance, tels les grands chantiers publics ou l’innovation et la technologie. « Ça prend une relance qui tient compte des secteurs d’activité où se trouvent les femmes : les services, les soins, l’alimentation, les commerces de proximité », énumère celle dont la mission vient récemment de s’élargir, puisque Femmessor offrira du financement à tou·te·s les entrepreneur·e·s en quête d’équité, soit aux personnes issues des différentes minorités.

Déjà-vu

Mais après les annonces et les investissements, doit-on se préparer aux compressions? En 2008, les mesures d’austérité ont suivi les plans de sauvetage des banques. Et les femmes y ont goûté.

Selon l’économiste Sylvie Morel, il faut aussi prendre acte du fait que ces politiques sont en partie responsables de ce qui s’est passé durant la pandémie. « Elles sont à l’origine de la dégradation des services publics. Si on avait eu des services de santé aptes à soigner les gens, on n’aurait pas fermé des volets entiers de l’économie. »

Une reconnaissance qui stimulerait peut-être notre imagination et nous éviterait de retomber dans nos vieilles habitudes quand on se fera dire qu’il est temps de se serrer cette proverbiale ceinture.

Ce qui a par contre été nommé sans équivoque et à répétition, c’est l’effet discriminatoire qu’a eu la pandémie sur les femmes. Un pas énorme, qui a permis d’alerter l’opinion publique, se réjouit Sylvie Morel.

Le positif dans cette crise, Ruth Vachon le voit aussi dans l’engouement pour l’achat local. Une vague bleue qui a porté les PME de nombreuses entrepreneures, membres du Réseau des femmes d’affaires du Québec.

S’il y a en effet du bon là-dedans, n’oublions pas les leçons de 2008, question d’éviter le ressac, la désagréable impression collective de déjà-vu.