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Violences faites aux femmes : les hommes en question

Reconstruire ses valeurs

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Temps estimé de lecture :5 minutes

Bandeau :Photo : © Cristian Newman ( unsplash.com )

C’est à la fois au cœur du problème et le grand défi pour endiguer les violences faites aux femmes : comment joindre et aider les hommes violents? Si l’éducation et les normes sociales freinent souvent les hommes à demander de l’aide, la bonne nouvelle, c’est que ceux qui cherchent du soutien réussissent à changer leur comportement. Parce que la violence n’est pas une fatalité.

Dans leurs revendications, les femmes s’interrogent souvent sur le rôle des hommes pour diminuer la violence envers les femmes. « Où sont les hommes? » peut-on lire ou entendre. Question légitime, car peu d’hommes prennent la parole publiquement pour dénoncer cette violence. Du moins, pas encore assez d’hommes.

Néanmoins, Valérie Meunier, la directrice générale du Groupe d’aide aux personnes impulsives, surnommé le GAPI, assure que les sorties publiques sur la question se font toujours ressentir dans son organisme de Québec. Quand le premier ministre a interpellé les hommes en mars, les demandes ont augmenté. « À chaque sortie, les demandes rentrent », insiste-t-elle. Une bonne démonstration de l’importance d’en parler.

Pour répondre à la grande demande de ce printemps, le GAPI a même réorganisé ses services, en vue d’assurer une communication entre le moment de l’appel et l’introduction dans un groupe d’aide. L’idée est de n’échapper aucun homme ou le moins possible.

Sept groupes se rassemblent chaque semaine au GAPI, en roulement continu. On introduit de nouvelles personnes selon les besoins et les départs au sein du groupe. Habituellement, les hommes participent à une vingtaine de rencontres, mais ils peuvent rester plus longtemps s’ils en ressentent le besoin.

Sous pression

Martin* a fréquenté le GAPI environ un an. Il y retourne encore parfois, dans le groupe dit de deuxième phase, qui ressemble à l’idée qu’on se fait d’un rassemblement d’Alcooliques anonymes ouvert à tout le monde. « J’y vais pour des check-ups », explique-t-il, lorsqu’il sent que des comportements refont surface.

Dans les groupes d’aide, qui sont davantage supervisés, Martin dit avoir croisé des gens de tous les profils. « C’est très éclectique, il y a des vieux, des jeunes, des riches, des pauvres. » Mais tous ces hommes ont un point en commun selon lui : « ces gars-là sont en détresse, aucun n’est bien dans sa situation, ils sont poussés à bout, se sentent écrasés par leur boulot, leur endettement ou la réussite de leur couple, ils ne savent pas quoi faire ou comment arrêter. »

Lui-même se sentait pris dans sa propre vie, sans porte de sortie visible. Après une thérapie de désintoxication, Martin a rencontré son ex-copine, qui était sa voisine. Une forme de dépendance affective s’est créée et petit à petit, il s’est mis à contrôler sa vie. « Au lieu de contrôler ma vie, je contrôlais la sienne. »

Il avait des sautes d’humeur, pouvait crier pendant des heures, lancer des objets sur les murs. Un jour, elle lui a remis un dépliant du GAPI, lui disant qu’il avait besoin d’aide. Il n’a pas hésité, conscient qu’il fallait sortir de cette situation.

Se confronter

Même si près de 40 % des participants du GAPI y adhèrent par obligation légale, Valérie Meunier souligne qu’en cours de processus, ça ne change plus grand-chose. « Que ce soit un ultimatum de la cour ou de la blonde ou une volonté personnelle, si ça ne devient pas une motivation intrinsèque, les gens abandonnent. » À un moment ou un autre, les participants s’engagent pleinement.

Martin insiste : les groupes d’aide sont confrontants, mais ça fait partie du processus. La directrice générale du GAPI le confirme : « Les gars se confrontent entre eux. Et avec l’arrivée en continu de nouveaux, ça permet aux gars de voir leur évolution puis d’aider les nouveaux, tout ça est très enrichissant. »

C’est justement l’absence de confrontation qui a manqué à Hugo*, qui a longtemps nié ses comportements. « Je les banalisais », confie-t-il.

Hugo est la démonstration que n’importe qui peut tomber dans le déni. Lui-même est intervenant. Il lui arrive d’accompagner des gens qui ont des problèmes de colère, mais il ne se sentait pas concerné, même s’il lui arrivait de frapper des meubles, de s’exprimer avec violence envers son ex-conjointe. En fait, le choc est venu lorsqu’il a vu ses enfants répéter ses gestes.

« Je ne voulais pas admettre mon problème, je n’étais pas capable de le reconnaître. Ce que je disais aux autres comme intervenant, je n’arrivais pas à me le dire. C’est dur de se voir sans angle mort, il faut une autre personne pour nous confronter. »

Au-delà des changements des mentalités et des incontournables avancées collectives, des gestes peuvent être posés rapidement pour prévenir les violences envers les femmes. Par exemple améliorer les collaborations entre les organismes, dont le partage d’expertise et d’informations, pour mettre en commun le travail en prévention.

Hugo a fait une partie de son cheminement de manière autonome, mais il en a aussi discuté avec son psychologue. « Là, j’ai appris à me concentrer sur mes émotions, à ne pas les mettre sous le tapis, à nommer ce qui me fait mal et les situations où je ne suis pas bien. »

Briser l’isolement

Comment diminuer la violence? Revoir nos valeurs et notre éducation, répond tout le monde en chœur. « Ce n’est pas instinctif d’accepter la souffrance », ajoute Hugo.

Selon Martin, c’est comme si notre société trouvait normal de répliquer avec violence ou d’être passif agressif. Il déplore que la violence permette trop souvent d’obtenir ce qu’on veut. La responsabilité de la violence n’est pas qu’individuelle, selon lui. Elle est aussi sociale.

Valérie Meunier abonde dans le même sens. « Il y a encore beaucoup de tabous, déplore-t-elle. La conception des relations de couple est problématique, il faut aussi parler des violences sexuelles et du consentement. »

Ce chantier communautaire semble énorme, mais la directrice du GAPI insiste sur le fait que la sensibilisation sociale fonctionne. « De plus en plus d’hommes demandent de l’aide, ça change. Les campagnes de sensibilisation, c’est payant! »

Au-delà des changements des mentalités et des incontournables avancées collectives, des gestes peuvent être posés rapidement pour prévenir les violences envers les femmes. Par exemple améliorer les collaborations entre les organismes, dont le partage d’expertise et d’informations, pour mettre en commun le travail en prévention.

« Il y a une évaluation lors de la remise en liberté [des hommes reconnus coupables de violence], explique par exemple Valérie Meunier. Mais après la remise en liberté, il n’y a pas de suivi, pas d’accompagnement, il y a des trous dans la chaîne. Comment peut-on mieux accompagner ces hommes? Ne pas les laisser seuls? » Selon elle, il faut entre autres mieux arrimer le communautaire et le correctionnel, offrir un accompagnement dès l’arrestation.

Un grand constat ressort de toutes ces discussions : briser l’isolement permet de prévenir la violence et de bâtir une société où les femmes sont libres et en sûreté.

* Les prénoms ont été changés par souci de confidentialité.

Notre journaliste Mickaël Bergeron discute de la prise en charge des hommes violents avec l’animatrice Marjorie Champagne.

Écoutez l’intégrale de l’entrevue, diffusée à l’émission Québec, réveille! du jeudi 6 mai 2021 sur les ondes de CKIA 88.3 FM à Québec.