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#Tradwife : retour vers le futur

À la conquête d’un mode de vie perdu…

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Elles font l’apologie de la soumission à leur époux et n’ont d’yeux que pour un mode de vie traditionnel. Depuis quelques mois, les trad wives ont pris d’assaut les réseaux sociaux et elles comptent bien remettre au goût du jour les femmes au foyer. Alors qu’elles ont percé dans le monde anglo-saxon, quid du Québec? Si le terreau semble moins fertile à l’émergence de cette mouvance, le mot-clic #tradwife pourrait bien en tenter quelques-unes.

C’est une communauté numérique qui prône le retour à une assignation genrée des rôles. Sous le mot-clic #tradwife, pour traditional wife (« épouse traditionnelle »), elle vante la vie de la parfaite ménagère. Entre époussetage, repassage et concoction de délicieux petits plats, ces « bonnes épouses » semblent s’éclater au pays du mariage heureux. Elles ont pour grande prêtresse l’influenceuse britannique Alena Kate Pettitt, dont le leitmotiv – qui pourrait en laisser pantoises quelques-unes – est simple : « Pour maintenir un mariage heureux, les maris doivent passer en premier. » Tout est dit.

Le féminisme en cause

Dans les faits, ces trad wives souhaitent renouer avec une sacro-sainte féminité qui aurait été malmenée par des années de militantisme féministe. Rien de moins. Et c’est à coups de comptes Instagram aux couleurs pastel, de tenues vaporeuses rétro à souhait et de citations sans équivoque qu’elles entendent partir à la conquête de ce mode de vie perdu. Car pour elles, la place des femmes est à la maison. Bref, entre deux conceptions du monde, elles ont choisi : rendez-vous avec leur planche à repasser plutôt que devant la machine à café!

Le Québec saura-t-il leur réserver un bon accueil? Valérie Gilker Létourneau du Regroupement des centres de femmes du Québec ne le croit pas. « Au Québec, nous avons une bonne protection contre l’émergence de tels mouvements traditionalistes. Notamment du fait de l’existence de nombreuses organisations comme la nôtre qui œuvrent pour la défense des droits des femmes. » Leur vigilance, leur bonne communication et leur financement par l’État constituent autant de garanties contre le retour à un conservatisme à l’ancienne. Elle estime cependant que le discours pourrait séduire certaines adeptes de la division sexuelle du travail. 

La sociologue et autrice Annie Cloutier acquiesce. « Si le cœur du mouvement réside dans une certaine nostalgie d’une époque révolue – avec l’idée de se consacrer d’abord à sa famille et à ses jeunes enfants, puis à un travail rémunéré –, alors je peux comprendre que des femmes puissent être séduites. La plupart des mères doivent en effet répondre à la difficile conciliation travail-famille. » Toutefois, lorsqu’elle entend le mot soumission accolé au mot-clic #tradwife, la réaction d’Annie Cloutier devient viscérale. « C’est ce que je craignais : le détournement qu’on peut faire quand des femmes revendiquent le droit de rester à la maison pour s’occuper de leur foyer. » La question de la soumission au mari, omniprésente dans le mouvement, est à ses yeux l’élément clé gênant.

Un pari risqué

Selon Valérie Gilker Létourneau l’enjeu se révèle important. « L’idéologie qui place l’homme au centre de l’économie familiale et la femme au foyer et au service de son mari profite largement à l’économie capitaliste. L’équation est simple : plus le travail effectué par les femmes dans la sphère familiale est gratuit, moins la charge collective est grande. »

Une situation que l’animatrice et autrice Geneviève Pettersen juge dangereuse. « Les femmes sont élevées comme ça : on leur apprend à prendre soin des autres. On l’a constaté dans les premiers mois de la crise sanitaire : statistiquement, ce sont les femmes qui ont davantage géré l’école à la maison. » Ce sont aussi elles qui ont éprouvé plus de difficulté à concilier pandémie, vie familiale et vie professionnelle.

« Si tu te places sous le joug d’un homme, t’es faite! En situation de violence conjugale ou si tu n’aimes plus ton mari, tu ne peux pas partir, car tu n’as pas les moyens financiers de te prendre en charge. Au bout du compte, la personne qui va payer, c’est la femme.  »

– Geneviève Pettersen

Un constat qui met à mal l’autonomie financière des Québécoises. Or, il ne fait aucun doute pour Geneviève Pettersen que l’indépendance économique constitue la pierre angulaire du féminisme. « Si tu te places sous le joug d’un homme, t’es faite! En situation de violence conjugale ou si tu n’aimes plus ton mari, tu ne peux pas partir, car tu n’as pas les moyens financiers de te prendre en charge. Au bout du compte, la personne qui va payer, c’est la femme. » Le discours des trad wives et leur désir de soumission l’agacent. « Je ne veux pas taper sur les filles qui restent à la maison, mais je tiens à leur rappeler que cela doit être décidé d’un commun accord et que cette situation doit s’accompagner d’une compensation financière. » Elle regrette au passage que la violence économique faite aux femmes demeure absente de la scène médiatique. Un constat qui fait l’unanimité.

Annie Cloutier, qui vient de consacrer une thèse de doctorat aux couples, rappelle toutefois que la clé du succès de ceux qui durent réside dans la pratique du don de soi. « Les époux se donnent mutuellement quelque chose. Si le mari n’offre pas en retour quelque chose d’équivalent qui convient à sa femme, la relation ne peut pas fonctionner à long terme. » En somme, si le fait de choisir un mode de vie traditionnel peut paraître acceptable, chercher à l’imposer ne le sera JAMAIS. 

L’émergence des trad wives vue par…

Héloïse Michaud, doctorante en science politique à l’UQAM

« Les premières études réalisées sur le mouvement #tradwife mettent en lumière la parenté entre celui-ci et l’extrême droite, en particulier aux États-Unis. Ce conservatisme vient en réaction à une perte de repères dans les sociétés contemporaines. L’extrême droite exploite ces angoisses en proposant un retour à un âge d’or mythique où les rôles traditionnels genrés fournissaient des repères stables. La mouvance #tradwife se veut une réponse antiféministe au déclin de l’État-providence, qui s’est accompagné de coupes budgétaires importantes dans les secteurs sociaux et de soins. En conséquence, les femmes réalisent la majorité des soins aux enfants, aux personnes âgées et aux malades, des conditions où il devient de plus en plus difficile pour elles de concilier vie de famille et vie professionnelle. Plutôt que de blâmer le manque de structures ou l’absence du conjoint, ces femmes fustigent le féminisme, qui les aurait “forcées” à sortir de la sphère domestique et à accomplir la difficile double journée. Ainsi, certaines d’entre elles clament leur identité de femme et de mère au foyer comme relevant d’un choix personnel, qui s’opposerait au féminisme. »

Véronique Pronovost, doctorante en sociologie à l’UQAM

« Chez nos voisines états-uniennes, les #tradwifes sont majoritairement des femmes blanches aisées. La raison est double. D’un côté, les personnes blanches sont surreprésentées au sein des mouvances militantes conservatrices. De l’autre, pour qu’un couple puisse mettre en pratique le style de vie idéal promu par #tradwife, le revenu familial doit permettre à la conjointe de demeurer à la maison pour s’occuper de l’organisation de la vie domestique et des tâches ménagères, en plus d’être disponible pour combler les besoins de son conjoint. S’il existe au Québec des groupuscules ultraconservateurs et d’extrême droite, leur discours public (raciste, homophobe, sexiste…) est aujourd’hui beaucoup plus policé en vue d’en accroître l’acceptabilité sociale. Le mouvement #tradwife s’inscrit dans cette mouvance : au lieu de dire que les femmes sont inférieures et qu’elles ne devraient pas occuper de rôle d’importance dans la sphère publique, on adopte plutôt un discours qui remet en question l’utilité sociale du féminisme, en l’accusant d’avoir des effets pervers comme la violence conjugale ou l’augmentation du taux de chômage.