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Cinéma francophone : ces femmes qui prennent leur place

Un contexte favorable pour les créatrices

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Bandeau :Photo principale : Filles de joie – Courtoisie Cinemania

Il y a trois ans, le mouvement #MoiAussi libérait la parole de plusieurs femmes victimes d’agressions sexuelles. Depuis, les discussions sur les violences et les inégalités persistantes subies par les femmes se multiplient dans la sphère privée, au travail, mais également dans la création artistique. Ce n’est donc pas un hasard si le septième art offre une place croissante à ces enjeux avec, au premier plan, des héroïnes authentiques et complexes

« On ne fait pas de sélection thématique, mais depuis environ cinq ans, beaucoup de films ont un lien fort avec les réalités des femmes, relève Anne De Marchis, directrice des communications au festival de films Cinemania. C’est le miroir de la production cinématographique actuelle : ces thèmes-là – harcèlement, violence conjugale, abus sexuels, inégalités sociales et professionnelles, sexisme, etc. – ressortent de plus en plus. »

Slalom – Courtoisie Cinemania

Parmi les créations qui prendront l’affiche de la 26e édition du festival Cinemania, présentée en formule hybride du 4 au 15 novembre prochain, le film Slalom de la réalisatrice française Charlène Favier aborde de front l’abus de pouvoir et les agressions sexuelles à l’endroit d’une jeune skieuse ambitieuse. Toujours du côté européen, l’œuvre franco-belge Filles de joie narre le destin de trois prostituées avec humanité et nuance; un regard sensible qui, selon Anne De Marchis, dépasse l’hypersexualisation et le tabou très souvent accolés au sujet.

On assiste aussi à des quêtes identitaires adolescentes dans le film québécois Vacarme réalisé par Neegan Trudel. Idem avec De l’or pour les chiens d’Anna Cazenave Cambet. Des réalisations où les jeunes protagonistes ne se définissent plus uniquement par leurs relations amoureuses, mais par une démarche de véritables émancipations. Il sera également question de succès au féminin avec le très attendu Aline qui, porté par Valérie Lemercier, s’inspire du parcours exceptionnel de la chanteuse Céline Dion.

Anne De Marchis est enthousiaste à l’idée de voir le cinéma faire siens des sujets comme le pouvoir des femmes ou le consentement et ses angles morts. « J’ai l’impression qu’on s’autorise maintenant à être plus subtils et complexes pour les personnages de femmes : on parle d’agression de façon moins binaire, on va dans les détails, on décortique des notions comme le consentement, et ça permet des remises en question plus profondes… »

Des changements de paradigmes

La critique, autrice et journaliste spécialisée en cinéma Helen Faradji ne croit pas que les récents élans de dénonciations ont créé davantage de personnages féminins ni plus de récits liés aux injustices. Toutefois, #MoiAussi a permis aux femmes de se tailler une plus grande place au sein de l’industrie du cinéma, concède-t-elle. « On fait plus confiance aux réalisatrices, on veille à avoir des plateaux un peu plus égalitaires. C’est la voie pour s’assurer de montrer à l’écran des histoires un peu plus justes, équitables et représentatives. »

Derrière la caméra, les femmes sont incontestablement plus nombreuses qu’avant. La mise en place de quotas par plusieurs institutions comme la SODEC et Téléfilm Canada a suscité une déferlante de films québécois réalisés par des femmes au cours des deux dernières années. « Mais les réalisatrices étaient là auparavant et traitaient déjà de sujets comme la place des femmes en politique – comme Chloé Robichaud avec Pays –, insiste la critique. En fait, la condition des femmes est abordée depuis longtemps dans le cinéma francophone et international. »

« Ce qui a changé au cours des dernières années, c’est l’attention qu’on donne à ces films-là. »

– Helen Faradji

Selon Helen Faradji, l’histoire du cinéma regorge de personnages féminins puissants. Elle cite le cinéaste Claude Chabrol, qui a fait du sort des femmes l’un de ses terrains d’expression les plus riches, à travers des personnages charismatiques, forts et ambivalents. « Ce qui a changé au cours des dernières années, c’est l’attention qu’on donne à ces films-là. » Helen Faradji estime que c’est le contexte actuel qui a rendu le public et les médias encore plus attentifs.

Qu’en est-il du male gaze (regard masculin) qui, traditionnellement, pose un regard fort connoté sur les femmes? Un virage semble s’être amorcé récemment, affirme Helen Faradji. « Depuis une vingtaine d’années, le cinéma véhicule moins de stéréotypes, la femme n’y est plus aussi hypersexualisée que dans les années 80. » Et si la sexualisation des corps féminins persiste dans de nombreux films, celle-ci se voit désormais réappropriée par les femmes elles-mêmes ou carrément remise en question. C’est le cas du film Mignonnes de Maïmouna Doucouré sorti cette année et qui aborde les dérives et codes de cette sexualisation précoce des filles dans la société. Un film aussi frontal que pertinent aux yeux d’Anne De Marchis.

Plus d’authenticité et d’universalité

Ces histoires de destins de femmes, qu’ils soient tragiques ou comiques, violents ou plus doux, semblent aujourd’hui construites avec autant d’attention par des femmes… que par des hommes. « Il y a une nouvelle génération qui, en ce moment, prend le temps de se documenter sur les enjeux qui la dépassent, dit Anne De Marchis. On avait auparavant tendance à s’approprier un sujet et à l’interpréter à travers son point de vue. Mais les sujets sont de plus en plus touchy et la moindre faille suscite des débats. Et c’est tant mieux. » Résultat? Les figures féminines – mais aussi les personnages issus de la diversité – semblent beaucoup plus vraisemblables qu’en 1990.

Helen Faradji abonde. « Les réalisateurs hommes ont réussi à façonner des personnages féminins fascinants en s’intéressant aux violences qui leur sont faites. » Elle cite ainsi Elle de Paul Verhoeven et le film primé Jusqu’à la garde de Xavier Legrand. « On s’est éloigné – heureusement! – de l’idée ringarde du cinéaste qui veut parler de l’éternel mystère féminin. »

Une industrie en mouvance

Il existe également des outils qui permettent au public d’évaluer si un film présente des personnages féminins affranchis ou non. Les tests de Bechdel et de Mako Mori mettent en évidence l’arc narratif des femmes et la surreprésentation de protagonistes masculins, et ils analysent si les femmes parlent d’autre chose que de ces derniers… Le test « Sexy Lamp » vise quant à lui à remplacer un personnage féminin par un lampadaire sexy et à découvrir si le scénario et la résolution de l’intrigue changent… ou pas! Bien qu’imparfaits, ces indicateurs sont signe d’une industrie en évolution qui favorise la création d’héroïnes diversifiées et importantes.

Est-ce donc nos mentalités qui ont évolué, ou les films féministes qui se produisent maintenant en plus grand nombre? Helen Faradji confirme en tout cas que la parole des femmes s’est libérée avec force, et que celles-ci apparaissent de moins en moins superficielles à l’écran. « J’espère que les réalisatrices vont aussi peu à peu s’extirper de l’obligation de parler uniquement des enjeux de violence et d’injustice. Le cheminement sera abouti quand on permettra à des femmes de faire des films d’action absolument sans conséquences sociopolitiques, à leur façon, mais avec les mêmes possibilités que leurs collègues masculins. On pourra estimer à ce moment-là qu’une forme d’égalité est atteinte. »