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Métiers d’urgence : assez fortes pour l’emploi

Ces policières, ambulancières et pompières qui pulvérisent les plafonds de verre!

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Bandeau :Photo principale : © Urgences-santé (Isabelle Hamon)

Elles résolvent quotidiennement des enquêtes au petit écran, dirigent actuellement la Gendarmerie royale du Canada et la Sûreté du Québec et ont été à la tête des services d’incendie des villes de San Francisco et de Londres. Elles ont même leur emoji. Malgré les préjugés persistants, elles ont choisi de pulvériser les plafonds de verre des métiers d’urgence – policières, ambulancières et pompières –, munies de casques et de visières sur la tête pour se protéger des éclats.

« Ce n’était absolument pas un rêve d’enfance. » C’est en observant les pompiers travailler sur sa demeure en feu qu’Anik St-Pierre a contemplé pour la première fois, dans la vingtaine, la possibilité de manier boyaux et échelles. « Quand on ne se voit pas quelque part, c’est dur de s’y imaginer », résume celle qui enseigne depuis 20 ans en technique de sécurité incendie au Collège Montmorency. L’an passé, Esme, quatre ans, fille de la journaliste britannique Hannah Summers, est rentrée à la maison en affirmant : « J’aimerais être un garçon pour devenir pompier. » Quand sa mère lui a répondu que les filles aussi pouvaient pratiquer ce métier, la gamine a rétorqué qu’elle voyait seulement des garçons dans les livres de héros à bonbonnes.

Parions qu’à l’âge de quatre ans, Johanne Beausoleil et Brenda Lucki n’envisageaient pas, elles non plus, de servir et protéger, ni d’arrêter les méchants. Encore moins de diriger un jour la Sûreté du Québec (SQ) et la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Car pendant leur petite enfance, les policiers étaient exclusivement des hommes. Il a fallu attendre jusqu’au milieu des années 70 pour que la SQ et la GRC accueillent les premières policières. Difficile, en effet, de s’imaginer là où l’on n’est pas admise.

Femmes des casernes

Au Québec, on compte aujourd’hui 26 % de femmes policières et ambulancières, mais seulement 4 % de pompières.

C’est ce que nous apprend la récente étude du Conseil du statut de la femme rédigée par la chercheuse Geneviève Dumont : Policières, pompières et ambulancières paramédicales. Constats sur la présence des femmes dans trois métiers d’urgence.

« Il est important de considérer la tradition paramilitaire des policiers et des pompiers », explique la professionnelle de recherche. Deux univers qui viennent avec une hiérarchie forte, des grades et une chaîne de commande. « Des milieux résolument masculins, dans lesquels les gens se définissent par la masculinité. »

Chez les ambulancières, qui sont des paramédicales, c’est différent. Mais si les policiers et les pompiers partagent une culture organisationnelle et structurelle similaire, comment expliquer que les premiers aient réussi à diversifier leurs effectifs (26 %) là où les seconds (4 %) ont échoué? Parce qu’ils n’ont pas eu le choix, avance Anik St-Pierre, spécialiste en sécurité incendie.

Elle émet l’hypothèse que l’affaire Griffin-Gosset et la commission d’enquête sur la police qui a suivi ont contraint les forces montréalaises à s’hétérogénéiser. Le 11 novembre 1987, alors qu’il tentait de s’enfuir, le jeune Noir Anthony Griffin est abattu d’une balle en plein front par le policier Allen Gosset. Les relations des corps policiers avec les communautés racisées sont alors analysées et l’homogénéité des forces est mise en lumière. La diversification passera notamment par l’inclusion de davantage de femmes. Comme quoi la crise est parfois une étape nécessaire au changement.

« En incendie, ce n’était pas de la mauvaise foi, mais la question ne s’est pas posée », observe Anik St-Pierre. Une prise de conscience qui fait son chemin depuis. L’automne dernier, l’administration Plante prônait un changement de paradigme au sein du Service de sécurité incendie de Montréal, afin que les pompières soient perçues, par leurs collègues et les citoyens, comme aussi compétentes que leurs collègues masculins.

« Tout n’est pas gagné chez les policières et les policiers, mais ils ont 20 ans d’avance sur les pompiers et pompières », résume Geneviève Dumont.

Pousse, mais pousse égal

Pourtant, la proportion de femmes admises à l’École nationale de police du Québec (ENPQ) est en baisse. En 2002-2003, 44 % des recrues acceptées à l’établissement de Nicolet étaient des femmes. En 2017-2018, ce taux avait chuté à 30 %.

Selon l’ENPQ, ce recul s’explique par une diminution du nombre de femmes qui se présentent aux tests d’admission. Des examens qui comprennent notamment l’épreuve standardisée d’aptitudes physiques, révisée en 2017 pour s’assurer de son adéquation avec les exigences du métier.

Les tests physiques, c’est l’éléphant dans la pièce qui pourrait expliquer la sous-représentation des femmes. Exagère-t-on la force musculaire et l’endurance nécessaires à l’exercice de ces professions, nuisant ainsi aux femmes qui connaissent un taux d’échec plus élevé? Est-on contaminé par le culte de la force physique et du héros? A-t-on su adapter ces épreuves aux réalités changeantes des métiers d’urgence, transformées par les nouvelles technologies et des approches plus communautaires?

« En 2020, il est possible de se doter d’outils et de techniques qui permettent aux hommes et aux femmes de faire un travail équivalent. Il s’agit d’adapter nos façons de faire afin que tous les travailleurs en bénéficient »

– Sophie Brière, professeure titulaire au département de management de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval 

Sophie Brière, professeure titulaire au département de management de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval, considère que la force physique ne devrait pas être un obstacle pour les femmes. « C’est trop facile de dire que les femmes sont moins fortes que les hommes, et que c’est pour ça qu’elles ne sont pas présentes dans ces métiers-là. Mais en 2020, il est possible de se doter d’outils et de techniques qui permettent aux hommes et aux femmes de faire un travail équivalent. Il s’agit d’adapter nos façons de faire afin que tous les travailleurs en bénéficient. »

Souvent, les changements apportés pour les femmes – des gants et des bottes mieux ajustés, des chambres individuelles dans les casernes, l’allégement de l’équipement – profitent tout autant aux hommes. Mais il y a encore place à l’amélioration. Soulignons les douches mixtes dans les casernes ou l’équipement ambulancier mésadapté à la morphologie des femmes.

« Tu laisses chauffer une femme? »

L’automne dernier, une ambulancière d’Amqui a dénoncé publiquement le sexisme dont elle est victime au travail. Dans sa publication Facebook, Sarah-Maude Poirier racontait les baisers non désirés des patients et les commentaires des automobilistes adressés à son collègue masculin, du type : « Tu laisses chauffer une femme. Es-tu bien assuré? »

Le ras-le-bol de la jeune femme de 34 ans a résonné chez plus d’une trentaine de collègues ambulancières de partout au Québec, qui ont reconnu leur réalité dans la sienne.

« Je trouve ça pathétique. J’ai deux petites filles et je réalise qu’elles vont devoir faire leur chemin à travers ce genre de commentaires », a expliqué à l’équipe de Tabloïd Sarah-Maude Poirier, qui compte 10 ans d’expérience.

Changer une culture, c’est difficile. « Surtout quand les organisations sont bâties, souvent de manière inconsciente, autour d’un modèle dominant », souligne Sophie Brière. Pour la spécialiste des métiers non traditionnels, les efforts de recrutement sont salutaires, mais les employeurs doivent considérer tout le cycle de carrière des nouvelles recrues. Formation, mentorat, accompagnement individuel… Comment s’assurer qu’elles restent et qu’elles progressent? Car encore peu de femmes occupent les hauts rangs des métiers d’urgence. Et trop souvent, le fardeau de leur intégration repose sur leurs épaules. Aussi solides soient-elles, c’est lourd à porter.

© Urgences-santé (Isabelle Hamon)