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L’égalité vue par Nellie Brière

« L’éducation au numérique est un pilier essentiel non seulement pour la sécurité des femmes et des filles, mais pour l’édification d’une société plus juste. »

Date de publication :

Chroniqueuse, animatrice et cheffe de file en analyse et stratégie numérique au Québec, Nellie Brière est conférencière spécialisée en communications numériques depuis plus de 15 ans. Ses créneaux de prédilection sont la culture, la jeunesse, la mobilisation citoyenne, l’éducation, la politique et les médias d’information. Elle a notamment été fondatrice du microprogramme de médias sociaux de l’Institut national de l’image et du son (INIS) et formatrice, stratège aux réseaux sociaux pour ARTV et Radio-Canada et directrice des communications en politique et aux stratégies numériques pour plusieurs syndicats. Chroniqueuse à Format familial (Télé-Québec), Nellie Brière signe de multiples collaborations à ICI Première de Radio-Canada. Elle a aussi été coanimatrice, autrice et conseillère aux contenus des deux saisons de l’émission En ligne, présentée de 2021 à 2023 à Télé-Québec. Celle qui fait de l’engagement social une priorité nous parle aujourd’hui de sécurité et d’égalité numérique.

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Hostilité en ligne, cyberintimidation, cyberharcèlement envers les femmes… les conséquences de ces phénomènes omniprésents sont connues. Le Web – et les réseaux sociaux en particulier – deviendra-t-il un jour sécuritaire pour les filles et les femmes?

Oui, il est possible que le Web devienne un jour un espace plus sécuritaire pour les filles et les femmes, grâce à l’évolution rapide des technologies. Actuellement, un des principaux défis en intelligence artificielle concerne le développement de filtres plus efficaces pour corriger plein de problèmes observés lors de leur déploiement. Nous sommes dans une phase active où les entreprises technologiques s’efforcent de trouver des solutions aux problèmes qu’elles ont elles-mêmes créés en se développant parfois trop rapidement, sans prendre en compte certains aspects essentiels.

Notamment les dynamiques de genre. Historiquement, les algorithmes et les politiques de modération n’ont pas toujours été conçus pour reconnaître ou traiter les formes de harcèlement qui ciblent les femmes, comme le cyberharcèlement sexiste, le stalking ou le doxxing, qui peuvent avoir des conséquences dévastatrices sur la vie personnelle et professionnelle des femmes.

De plus, les femmes sont souvent sous-représentées dans les équipes qui développent ces technologies, ce qui peut entraîner une compréhension insuffisante des défis uniques auxquels elles font face en ligne.

Par ailleurs, l’Europe renforce de plus en plus la législation encadrant la gestion des contenus haineux et le harcèlement en ligne. Les enjeux de santé et de sécurité au travail ne sont pas en reste : les employeurs sont de plus en plus tenus de développer des outils et des ressources pour soutenir leurs employé(e)s.

À l’avenir, on pourrait penser qu’une femme racisée en politique devrait bénéficier de ressources spécifiques et d’un soutien pour faire face aux contraintes de harcèlement et de violence en ligne qui, malheureusement, accompagnent souvent ce type de rôle.

La période actuelle de polarisation sociale pourrait ralentir la mise en place de ces améliorations ou lui nuire. Toutefois, même si l’horizon semble lointain, je reste persuadée que ce jour viendra. Des études indiquent qu’il suffit d’une petite poignée de personnes déterminées, environ 3,5 % de la population, pour engendrer un changement significatif. Au Québec, je crois que nous sommes bien plus que 3,5 % prêt(e)s à nous mobiliser pour ces enjeux.

Un espace véritablement numérique sécuritaire par et pour les filles et les femmes, ça ressemble à quoi?

Ce serait un lieu où chaque utilisatrice a le pouvoir de définir clairement ses propres limites, et où les comportements bienveillants et solidaires sont non seulement encouragés, mais aussi récompensés. Une telle plateforme s’appuierait sur des systèmes de modération avancés, dotés de mécanismes fluides et adaptables. Ces systèmes offriraient aux utilisatrices des leviers de pouvoir réels, leur permettant d’agir efficacement contre le harcèlement et de personnaliser leur expérience en ligne pour maximiser leur sécurité.

Ces mécanismes incluraient des options avancées de filtrage des contenus, des alertes immédiates en cas de comportement suspect, et une réponse rapide et transparente des équipes de modération. De plus, des fonctionnalités comme les rétroactions anonymes sur les interactions pourraient encourager un comportement respectueux et renforcer les normes communautaires positives.

Une transformation culturelle

Mais au-delà de la technologie, un espace numérique sécurisé pour les femmes implique une transformation culturelle profonde. Il se déploierait dans une société où la culture du patriarcat a été démantelée, laissant place à une véritable égalité de genre. Dans cette société, non seulement les individus, mais aussi les qualités traditionnellement associées au genre féminin – comme l’empathie, la coopération et l’écoute – seraient valorisés et vus comme des atouts dans tous les domaines, y compris dans les espaces numériques.

Enfin, cette transformation nécessiterait une collaboration intersectorielle, impliquant des éducateurs(-trices), des législateurs(-trices), des technologues et des activistes, pour intégrer ces valeurs d’égalité et de respect dans tous les aspects de la société et des technologies. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons créer un environnement numérique où les femmes et les filles se sentent véritablement en sécurité, respectées et libres d’exprimer leur plein potentiel.

On connaît l’importance d’éduquer les filles et les garçons aux relations égalitaires, de leur transmettre des modèles non genrés, exempts de stéréotypes. Dans quelle mesure l’éducation au numérique est-elle fondamentale pour atteindre ce grand objectif d’égalité et de sécurité?

L’éducation au numérique joue un rôle crucial dans la quête de l’égalité des genres et la création d’un environnement sécuritaire pour toutes et tous. Dans notre monde de plus en plus connecté, où les interactions numériques deviennent aussi courantes que les interactions physiques, il est fondamental d’inculquer dès le plus jeune âge des principes de respect et d’équité entre les genres.

L’éducation numérique va bien au-delà de l’enseignement des compétences techniques comme la programmation ou la navigation sur Internet. Elle englobe également la sensibilisation aux dynamiques sociales en ligne, y compris la reconnaissance et la gestion du harcèlement, l’apprentissage de l’effet des mots et des images, et la compréhension de la façon dont les stéréotypes de genre peuvent être amplifiés et diffusés via les médias sociaux et autres plateformes numériques.

Développer la pensée critique

En intégrant au numérique des modules d’éducation qui mettent l’accent sur les relations égalitaires et l’importance de déconstruire les stéréotypes de genre, nous pouvons équiper les jeunes avec les outils nécessaires pour devenir non seulement des consommateurs(-trices) averti(e)s de contenu numérique, mais aussi des créateurs(-trices) responsables et respectueux. Cela inclut l’apprentissage de la critique des médias, où les élèves apprennent à analyser et remettre en question les représentations de genre dans les jeux, les films et la publicité en ligne.

En outre, l’éducation au numérique peut aider à former une nouvelle génération de leaders numériques qui valorisent et promeuvent l’égalité des genres. En enseignant aux filles comme aux garçons comment se comporter en ligne, comment reconnaître les situations de cyberintimidation ou de discrimination, comment intervenir dans ces situations, et comment utiliser le numérique pour le plaidoyer et le changement social, nous leur donnons les moyens de bâtir un avenir où l’égalité et la sécurité ne sont pas seulement des idéaux, mais des réalités concrètes.

L’importance de l’éducation au numérique dans la réalisation de l’égalité de genre ne peut donc être sous-estimée. Elle est un pilier essentiel non seulement pour la sécurité des femmes et des filles en ligne, mais pour l’édification d’une société plus juste et équilibrée pour tous.

Qu’est-ce qui avance et progresse assurément dans le bon sens pour les filles et les femmes dans le monde du numérique?

Plusieurs avancées significatives contribuent à améliorer la situation des filles et des femmes, notamment en renforçant leur liberté d’expression, leur visibilité et leur capacité à se mobiliser pour des causes importantes. Un exemple notable est le développement des technologies d’intelligence artificielle pour la modération, qui a connu des progrès importants grâce à des initiatives comme celle de Méta avec la création de son Oversight Board. Cet organisme international joue un rôle crucial dans la révision des décisions de modération de contenu, assurant ainsi une gouvernance plus équilibrée et transparente des plateformes.

Les réseaux sociaux et autres plateformes numériques ont également grandement facilité la mobilisation autour des questions des droits des femmes. Des militantes comme Léa Clermont-Dion, Martine Delvaux et Elizabeth Plank ont utilisé ces outils pour sensibiliser, amorcer des dialogues publics et pousser à l’action. Leur travail a contribué à des mouvements influents qui remettent en question les normes sociétales et encouragent le changement.

Enfin, l’innovation continue dans les technologies de modération et de filtrage, notamment grâce à l’intelligence artificielle. Elle aide à protéger les utilisatrices contre le harcèlement en ligne et promeut une culture de respect et de sécurité sur les plateformes numériques. Ces technologies sont de plus en plus efficaces pour détecter et modérer les contenus abusifs de manière proactive.

Ces avancées, bien qu’encore insuffisantes pour résoudre tous les défis, représentent des pas significatifs dans la bonne direction.

Je suis féministe parce que…

Être féministe, pour moi, c’est embrasser la liberté non comme un don, mais comme un droit fondamental que chaque femme doit pouvoir exercer. Hannah Arendt affirmait que notre capacité d’agir ensemble, de façon visible dans l’espace public, définit notre humanité. Cette vision guide mon féminisme : un combat pour que toutes les voix, surtout celles longtemps réduites au silence, soient entendues et respectées.

Le féminisme, pour moi, n’est pas seulement une série de batailles contre des injustices spécifiques, mais un engagement quotidien pour un changement radical dans la façon dont nous vivons et interagissons.

C’est l’expression d’une solidarité qui transcende les différences individuelles pour construire un avenir où l’égalité n’est pas un rêve, mais une réalité vécue.

Une solidarité pluraliste

Être féministe, pour moi, c’est embrasser cet aspect collectif, cette solidarité inébranlable qui nous unit toutes. Et si je devais nommer des figures féministes qui se distinguent particulièrement pour moi, Hannah Arendt serait en tête de liste. Sa réflexion profonde sur l’espace public, la politique et l’action collective résonne avec l’essence même du féminisme, qui cherche à redéfinir et à réclamer des espaces pour les voix marginalisées.

Plus proches de nous, Martine Delvaux et Catherine Dorion apportent également au féminisme des perspectives essentielles et contemporaines. Martine, avec sa critique éclairée des structures patriarcales dans la littérature et la culture, et Catherine, qui allie activisme politique et engagement féministe. Elles incarnent la diversité des luttes féministes. Elles démontrent comment le féminisme peut s’infuser dans différents domaines de notre vie, de la politique à la culture.

Car le féminisme est participatif, transformateur et pluraliste.

La pluralité, selon Arendt, permet à chaque individu de se présenter comme unique et distinct tout en faisant partie intégrante de la communauté. Elle encourage la discussion, le débat et l’échange d’idées, ce qui est crucial pour l’évolution des sociétés et la mise en œuvre de politiques qui reflètent la diversité des expériences et des besoins des citoyens.

Enseigner la valeur de la pluralité aux jeunes générations signifie encourager une ouverture d’esprit, un respect pour la différence, et une disposition à engager le dialogue avec ceux qui diffèrent de nous. C’est une valeur égalitaire essentielle.