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En Ukraine, donner naissance malgré les bombes

Un acte de résistance

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Bandeau :Photo : Anastasiia Khodakivska et Pavlo Khodakivskyi | © Simona Supino

Aux prises avec l’envahisseur russe depuis février 2022, l’Ukraine a vu son taux de natalité chuter de manière importante. Mais, tel un acte de résistance, en dépit de la guerre qui dure, de nombreuses Ukrainiennes décident de fonder une famille.

Un pyjama d’ourson recouvre son corps frêle et assoupi, les yeux clos depuis plusieurs minutes. Puis, s’agitant, il gémit soudain dans son berceau. « Ah, voilà que quelqu’un m’appelle », sourit Mariia Dobova, en peignoir mauve, assise sur son lit, le regard doux porté vers son nourrisson.

Semer la vie

Mariia Dobova

Un bouquet de fleurs trône sur le rebord de la fenêtre, donnant sur le grand boulevard qui jouxte cette maternité tranquille de Kyiv. « C’est mon frère qui me les a apportées : 51 roses pour les 51 centimètres de Philipp, né hier », se ravit encore Mariia, qui habite en lisière de la capitale ukrainienne. « L’autre jour, il y a eu une alarme pendant la nuit, on a dû aller sous terre, on y est resté deux heures. ».

Donner naissance, en dépit de la menace de bombes qui tombent du ciel? « On ne peut pas pour autant s’arrêter de vivre, répond Mariia. J’ai 40 ans, quand est-ce que ça sera le bon moment, si ce n’est pas maintenant? Ça peut être difficile à comprendre de vouloir un enfant en temps de guerre. Mais les gens ont simplement envie de vivre. » Un acte de résistance face à l’armée du Kremlin, qui cherche à instiller la terreur en pilonnant quotidiennement les villes des quatre coins de l’Ukraine.

L’Ukrainienne employée dans un centre de réparation d’automobiles reconnaît que la première année de l’invasion, « c’était difficile d’être heureuse ». Mais l’accoutumance à cette nouvelle normalité, comme chez tant d’autres compatriotes, a depuis fait son œuvre. « Je ne vais pas aller à l’étranger, mon pays c’est l’Ukraine », lâche la mère, qui admet son effroi lorsque résonnent les explosions.

Loin des cimetières militaires et des tranchées de l’Est ukrainien, où coulent les larmes des endeuillés et le sang des soldats, les maternités, dans l’Ukraine martyrisée, continuent de semer la vie.

Une maternité sur le pied de guerre

Olena Khilobok-Yakovenko, cheffe du Département de néonatalogie à la maternité d’ISIDA

En Ukraine, depuis que Vladimir Poutine a lancé sa guerre d’invasion, il y a plus de deux ans, le taux de natalité a chuté. Dans ce pays d’environ 41 millions d’habitant(e)s avant l’invasion, les autorités ukrainiennes ont répertorié en 2023 autour de 187 000 naissances, soit le nombre le plus faible jamais enregistré depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991.

À la maternité d’ISIDA, repaire de cette classe moyenne aisée ukrainienne où Mariia a enfanté, on ne chôme pourtant pas. Ici, on trouve des femmes fuyant des endroits près du front, de Mykolaïv à la région de Donetsk, désireuses de mettre au monde leur nouveau-né dans une relative sécurité, à Kyiv, davantage épargnée par les bombardements quotidiens.

Olena Khilobok-Yakovenko, la cheffe du Département de néonatalogie à l’allure rayonnante, ne croyait pas, comme beaucoup de ses compatriotes durant l’hiver 2022, au scénario d’une agression à grande échelle. « Mais on avait tout de même commencé à préparer la maternité en mettant en place certains équipements, au cas où… »

Quand Vladimir Poutine lance ses chars, le 24 février aux aurores, la maternité se montre déjà sur le pied de guerre. Au sous-sol, une salle d’accouchement est improvisée en un temps record, avec des lits et couveuses à disposition, pour protéger les mères.

L’ambiance martiale qui s’installe dans la capitale s’immisce alors dans la maternité; un sniper ukrainien fut même, un temps, déployé sur son toit. De ces moments d’angoisse, lorsque les forces du Kremlin se massaient à quelques kilomètres de là, aux portes de Kyiv tentant de l’assiéger, Oleh Tchechelnytsky se souvient très bien. Un jour, à un check-point, un soldat ukrainien interpelle cet anesthésiologiste de 63 ans. « Il m’a demandé ce que je faisais, où je travaillais. Puis, après que je lui eus répondu, il m’a dit, aimable : “chacun son rôle : vous aidez à donner la vie, et nous, nous vous protégeons” », se rappelle l’employé d’ISIDA.

Olena Khilobok-Yakovenko

La nervosité a aujourd’hui baissé d’un cran, alors que la ligne de front s’est éloignée dans l’Est ukrainien. Dans les villes de l’arrière domine le sentiment d’un semblant de vie normale. À la maternité d’ISIDA, la cantine au sous-sol, mutée en salle d’accouchement dans les premiers moments de l’invasion, a retrouvé sa fonction habituelle, et ses effluves du midi.

Chacune peut désormais donner naissance dans une chambre individuelle. Mais quand résonne une sirène signalant le danger d’une salve de missiles ou de drones tueurs, la consigne demeure : « tout le monde descend au sous-sol », rappelle Olena. Dans un corridor s’alignent des lits numérotés, attribués à chacune des patientes, en cas d’alerte.

En cette matinée radieuse d’avril, de jeunes hommes, treillis sur le dos, accompagnent leur épouse dans la salle d’attente. Il n’est pas rare de voir des pères, engagés dans l’armée, assister à une naissance, le temps de quelques jours de permission avant de regagner le front. « Une fois, raconte Olena, un père soldat était là, avec sa femme, pour leur troisième enfant. “J’ai vu beaucoup d’Ukrainiens tués ces derniers temps, je m’y suis habitué. C’est la première fois que je vois un bébé naître en plusieurs mois”, avait-il dit. »

Incertitude

Fonder une famille, dans l’Ukraine d’aujourd’hui, c’est affronter l’incertitude d’une guerre qui s’étire dans la durée. C’est aussi composer avec le danger et subir les coupures d’électricité sporadiques infligées par l’armée russe, qui cible les infrastructures civiles et électriques d’Ukraine.

Quand résonne en pleine nuit la sirène, alertant d’un danger venant du ciel, Iryna Nemyrovych et Arson Makarchuk, 35 et 38 ans, se plient à la même routine : tous les trois, avec leur petit Severin, un an et demi, se blottissent sur un matelas installé dans le couloir de leur appartement de Kyiv, pour dormir loin des fenêtres et de ses potentiels éclats.

Severin est né le 22 novembre 2022, au moment des coupures d’électricité massives. « Lorsque j’étais à l’hôpital pour accoucher, un raid aérien est survenu au même moment », se rappelle Iryna. Leur plan d’avoir un bébé remontait à bien avant. « Et puis la guerre est arrivée, on a décidé de vivre la vie telle qu’elle se présente », raconte Arson, le papa, qui travaille à la banque centrale ukrainienne.

Maternité d’ISIDA

Sauf que la guerre bouscule les destins d’Ukrainien(e)s, à l’instar d’Iryna et de sa famille. Cinq de ses proches, dont un oncle et un cousin, se sont engagés comme combattants volontaires.

C’est l’autre enjeu auquel nombre de nouveaux parents doivent faire face, dans un contexte de pénurie de soldats : s’enrôler, ou rester à l’arrière? Parmi les hommes ukrainiens âgés de 18 à 60 ans, interdits de quitter le territoire national pour cause de mobilisation, beaucoup ont rejoint le front, parfois au péril de leur vie.

« Avoir un enfant, ça donne une lueur en ces temps sombres », souffle Anastasiia Khodakivska, vêtue d’une robe fleurie, qui reçoit dans le joli logement qu’elle habite avec son époux, Pavlo. Le couple de jeunes trentenaires élève une petite fille, née quelques mois après le début de l’invasion.

« Je ne peux pas imaginer laisser Anastasiia toute seule derrière, avec notre enfant », dit de son côté Pavlo, qui connait des amis soldats, déployés en des lieux dangereux. « Et quand on lit les nouvelles du front, ça ne donne pas envie… J’en ai vu un récemment qui en revenait : il semblait avoir vieilli de cinq ans en quelques mois. »

Avec Iryna Sknar