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L’école, un lieu sécuritaire pour les filles?

Construire des espaces inclusifs

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Bandeau :Photo : © Ben Mullins (unsplash.com)

Histoires d’agressions sexuelles, d’intimidation, de discrimination : certains événements survenus en milieu scolaire ont fait grand bruit au cours des dernières années. Pour faire face au problème, le Protecteur national de l’élève a été créé en août 2023, devenant l’ombudsman de l’éducation. Nos écoles primaires et secondaires sont-elles des espaces sûrs, physiquement et émotionnellement, pour les jeunes filles?

« L’école est une microsociété, et ce qu’on retrouve dans la société en général, comme les inégalités, on le retrouve aussi à l’école », fait valoir d’entrée de jeu Anastasie Amboulé-Abath, professeure au Département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et membre du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).

« Je pars de cette hypothèse pour dire que si les femmes ne sont pas en sécurité dans la société en général, les filles ne sont pas plus en sécurité à l’école. Et les problèmes vécus par les femmes dans la société sont aussi vécus par les filles à l’école. »

Caroline Gervais, l’une des 17 personnes nommées protectrices régionales de l’élève sous le Protecteur national de l’élève, est aux premières loges pour sentir le pouls du milieu scolaire : elle traite les plaintes et signalements qui concernent des élèves du primaire et du secondaire de la région de la Vallée de l’Abondance.

« Les motifs de plaintes pour lesquels on nous demande d’intervenir touchent tous les enjeux », affirme-t-elle. Ces plaintes peuvent concerner le transport scolaire, l’admission à l’école ou des plans d’intervention pour des élèves en difficulté, mais aussi des questions de sécurité dans la cour d’école, d’intimidation, de discrimination ainsi que des actes de violence à caractère sexuel.

Entre le 28 août 2023 et le 14 mars 2024, toutes régions confondues, le Protecteur a reçu 645 plaintes, dont 89 plaintes relatives à un acte de violence à caractère sexuel, selon des données de Radio-Canada. Un chiffre qui en a fait sourciller plus d’un(e), même s’il n’est pas possible actuellement de connaître le sexe des élèves concerné(e)s par les plaintes que le Protecteur a reçues.

Certaines études se sont penchées sur la violence à l’école, mais elles datent déjà de quelques années, notamment celles menées par l’Institut national de santé publique du Québec en 2018 et Radio-Canada en 2019. Il en ressort néanmoins que les garçons sont plus souvent victimes d’agressions physiques que les filles, mais que ces dernières sont beaucoup plus souvent victimes de violences à caractère sexuel.

L’école, mieux adaptée… mais plus stressante pour les filles

Anastasie Amboulé-Abath, professeure au Département des sciences de l’éducation à l’UQAC

C’est connu, les statistiques indiquent aussi que les filles réussissent généralement mieux que les garçons à l’école. « La façon dont on éduque les filles correspond davantage à ce qu’on attend du comportement d’un élève à l’école », explique Anastasie Amboulé-Abath, qui se réfère au concept de la socialisation différenciée selon le sexe.

« Selon cette théorie, on attend des filles dès leur naissance qu’elles soient calmes, consciencieuses, à l’écoute des autres. Quand elles arrivent à l’école, ça les aide probablement. »

Le dernier tableau de bord du ministère de l’Éducation révèle toutefois que les filles sont plus stressées que les garçons à l’école. « Pourtant, elles réussissent mieux… Qu’est-ce qui peut les stresser davantage? » questionne Anastasie Amboulé-Abath, soulignant que les femmes sont aussi plus stressées dans la société que les hommes.

Et qu’en est-il des jeunes filles issues d’une minorité d’origine, sexuelle et/ou de genre?

« Le défi est certainement plus grand pour elles, car encore une fois, tout ce qu’on retrouve comme inégalités et injustices est transposé dans le milieu scolaire », résume la professeure.

Optimisme et espaces sécuritaires

Selon la professeure, la clé passe d’abord par l’éducation du corps professionnel. « À la base, il faut que le personnel enseignant n’ait pas d’idées déjà arrêtées en fonction du genre d’une ou d’un élève ». Celle qui enseigne à de futures cohortes d’enseignant(e)s est toutefois optimiste et affirme que les nouvelles vagues d’enseignant(e)s auront été largement sensibilisées à tous ces enjeux.

Plusieurs initiatives ont d’ailleurs été créées pour rendre les milieux scolaires plus inclusifs et sécuritaires. L’Institut Pacifique, reconnu par l’UNESCO, conçoit des outils et programmes en matière de résolution de conflits et d’enseignement des compétences sociales pour les jeunes. Son programme de médiation par les pairs trouve écho dans plusieurs écoles de la province. Des élèves de 4e, 5e et 6e années sont ainsi appelé(e)s à jouer le rôle de médiateurs(-trices), en classe ou dans la cour, pour aider les élèves en conflit à se calmer et à résoudre leur problème pacifiquement.

Des programmes qui visent spécifiquement les jeunes filles existent aussi, comme ceux créés par le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques. À l’Académie LaurenHill, l’organisme a par exemple instauré un club de justice sociale, qui invite les participantes à dialoguer et à s’exprimer de façon artistique sur différents thèmes dans un espace sécuritaire. À l’école Roberval, le Dîner de filles offre quant à lui depuis près de 10 ans un espace pour s’exprimer par l’art et réaliser des films.

Les garçons sont plus souvent victimes d’agressions physiques que les filles, mais ces dernières sont beaucoup plus souvent victimes de violences à caractère sexuel.

Ce type de safe space peut jouer un rôle important dans le cheminement scolaire des jeunes filles. « Un enfant qui ne se sent pas en sécurité à l’école ne va pas aimer l’école, résume Anastasie Amboulé-Abath. Il va rester par obligation jusqu’à 16 ans, et il décrochera. Il faut créer des espaces pour que tous les élèves puissent parler et se sentir bien. »

Le Protecteur national de l’élève est aussi un outil positif, selon la professeure. « Ça prend quelqu’un qui peut recevoir les plaintes de l’extérieur du milieu scolaire, qui est un peu au-dessus de tout le monde », croit-elle.

Des critiques ont cependant été formulées, entre autres par le CALACS, sur le fait que le Protecteur national de l’élève ne détient pas de pouvoir décisionnel ni exécutoire.

« Nous disposons en effet d’un pouvoir de recommandation, affirme Caroline Gervais. Toutefois, on bénéficie jusqu’à présent d’une très belle collaboration des milieux scolaires, qui suivent en très grande majorité nos recommandations. L’organisme scolaire a 10 jours pour nous répondre qu’il les accepte ou non, et on assure ensuite un suivi d’implantation. Le dossier n’est pas fermé tant que les recommandations n’ont pas été mises en place. »

Un rapport annuel résumera les grandes lignes des plaintes reçues et des recommandations formulées, acceptées ou non, et ce rapport sera transmis au ministre. « Il y aura donc moyen de savoir si, par exemple, un service scolaire refuse nos recommandations », fait valoir Caroline Gervais.

La protectrice régionale de l’élève se dit elle aussi optimiste pour le futur. « On participe à créer des adultes de demain. Ce qui n’est pas acceptable dans la société ne l’est pas à l’école non plus. Plus on va outiller les élèves, plus on espère avoir une belle influence dans la société et dans les milieux professionnels. »