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Les applis de rencontre : périlleuse séduction

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Bandeau :Photo : © Daria Nepriakhina (unsplash.com)

En 2024, 12 ans après l’apparition de Tinder, la plateforme de rencontre la plus utilisée dans le monde, qu’en est-il de la sécurité des utilisatrices de ce type d’interface?

Il y a quelques années, lors d’une première date, j’ai demandé à un potentiel candidat amoureux ce qu’il aimait faire pour se détendre. Il m’a répondu : « Le soir, je sors me promener dans les ruelles de Montréal avec ma musique préférée dans les oreilles, et j’observe la ville, si différente dans le noir. Tu devrais essayer, toi aussi! » J’ai ri, je lui ai répondu que c’était pour moi impossible.

Devant son regard confus, j’ai dû expliquer à ce grand gaillard de 35 ans instruit et brillant qu’il était dangereux pour une femme de se promener seule la nuit dans des endroits peu fréquentés. Et que si elle devait le faire, ce serait avec son trousseau de clés entre les jointures comme arme de fortune plutôt qu’avec son album favori dans ses écouteurs. Il m’a répondu que, sûrement, j’exagérais.

C’est cette même inconscience, cette naïveté, ce déni – voire ce même manque d’empathie – qui teintent de nombreuses conversations entre des hommes et des femmes hétérosexuel(le)s sur les applications de rencontre, comme Tinder ou Bumble. Lorsqu’on fait défiler assez de profils de candidats potentiels, on se rend vite compte d’une constante : dans leur bio ou dans leurs approches, une majorité d’entre eux mentionnent vouloir rencontrer rapidement leurs conquêtes plutôt que de discuter virtuellement.

Une question de feeling screening

« C’est environ la moitié des hommes avec qui je matche sur les applis qui veulent me rencontrer tout de suite », dit Ella, 32 ans. « Une fois sur deux ou trois », confirme Rose, 24 ans. « Le tiers des hommes avec qui j’entame une conversation », dit Geneviève, 35 ans. Et elles s’entendent toutes sur une chose : ce comportement les rend mal à l’aise, voire les effraie.

« Je suis immédiatement sur mes gardes, un peu inquiète pour la suite. Je me dis qu’il sera probablement très entreprenant en personne », dit Geneviève. « Quand j’explique à mes matchs que ce n’est pas sécuritaire pour moi de les rencontrer sans d’abord converser un peu [et faire un certain screening], j’ai souvent l’impression qu’on trouve que j’exagère, que je suis stressée pour rien », ajoute Rose. « Pourtant, j’ai déjà été agressée lors d’une rencontre et c’est aussi arrivé à plusieurs de mes amies. »

Normal, donc, de vouloir jaser un brin, question d’évaluer, autant que faire se peut, à qui on a affaire. Surtout si on fait partie de minorités de genre, sexuelles ou ethniques, ce qui nous rend encore plus susceptibles de subir de la violence sur les applis et dans la vraie vie.

Entre romance et images non sollicitées

Cet empressement masculin dénote, à mon avis, un grand manque de considération quant à tous les risques associés aux rencontres en ligne pour les femmes : abus, menaces, harcèlement sexuel, fausse identité… Selon Statistique Canada, 67 % des personnes qui signalent à la police des actes d’intimidation en ligne sont des femmes et des jeunes filles, et une femme sur cinq déclare avoir été victime de harcèlement en ligne.

Une étude réalisée en 2020 par le Pew Research Center révèle que 57 % des femmes âgées de 18 à 34 ans qui rencontrent en ligne déclarent avoir reçu des messages abusifs ou des images sexuellement explicites non sollicitées. Et ce ne sont que les risques associés à une discussion virtuelle avec un inconnu – on ne parle pas encore des dangers de rencontrer ces étrangers en chair et en os.

Plus de 75 millions de personnes sont actives sur Tinder dans le monde : 78,1 % s’identifient comme des hommes et 21,9 % comme des femmes. En 2022, 9 % des Canadien(ne)s utilisaient une appli de rencontre. Aux États-Unis, 39 % des couples hétéros se seraient rencontrés en ligne.

Dans un rapport de ProPublica de 2019, on peut lire que plus d’un tiers des 1 200 femmes interrogées aux États-Unis par le Columbia Journalism Investigations déclarent avoir été agressées sexuellement par une personne rencontrée sur une application. Qu’on puisse extrapoler ces résultats ou pas (étant donné l’échantillon et la méthode de collecte), ils donnent froid dans le dos.

Difficile de nier que, pour une femme, rencontrer un parfait inconnu vient avec son lot de risques. Surtout dans une situation où l’alcool coule souvent à flots, où les dynamiques de pouvoir et de séduction patriarcales sont en jeu, et où il flotte des attentes de rapprochements. Les histoires d’horreur ne manquent pas – même au Québec! – pour nourrir l’imagination morbide des utilisatrices des applis. Et les tenir sur leurs gardes.

Mesures de sécurité

Pour se protéger des dangers du dating moderne, des femmes organisent des groupes sur les médias sociaux, pour se tenir au courant de mauvaises expériences et rester loin des candidats dangereux. D’autres font part à des amies de leur localisation et des détails sur l’individu qu’elles rencontrent lorsqu’elles se rendent à un premier rendez-vous.

« Généralement, avec mes copines, nous avons un système de “signal”. Si je ne me sens pas bien, je leur texte un mot qu’on a choisi avant la date et elles arrivent avec une urgence pour me sortir de là. Comme dans les films, quoi! » dit Rose. « Pour me sentir en contrôle et en sécurité, je décide de l’endroit du premier rendez-vous, et je rencontre durant la journée, souvent pour un café », dit Ella.

Plusieurs utilisatrices tentent aussi d’établir un lien de confiance d’abord dans une conversation virtuelle en posant des questions qui peuvent les éclairer sur le caractère et les valeurs de leurs interlocuteurs. Dans les dernières années, les applis ont également mis de l’avant des techniques – assistées par l’intelligence artificielle (IA) – pour réduire le harcèlement des femmes et des minorités par les hommes sur leurs plateformes.

La responsabilité de rencontrer de façon sécuritaire incombe encore aux utilisatrices des applis. Et les entreprises tentent de réduire les abus masculins sur leurs interfaces à grands coups d’IA, de badges de sécurité et de conditions d’utilisation (qui permettent pourtant à des délinquants sexuels enregistrés de s’y inscrire sans problème). Au fond, je me dis que les applis ne font que refléter les dynamiques patriarcales teintées de culture du viol présentes dans la société.

Nous répétons ad nauseam qu’il faut éduquer nos garçons sur le consentement pour qu’ils ne deviennent pas des agresseurs – plutôt que d’apprendre à nos filles à faire profil bas pour ne pas devenir une victime. Entretemps, je commence à avoir très, très hâte au moment où je pourrai revenir tard d’un beau rendez-vous doux, la musique dans les oreilles, sans trousseau entre les doigts.