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Les femmes, grandes perdantes de la crise du logement

L’insécurité résidentielle au cœur de nos quartiers

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« On augmente votre loyer de plus de 500 $ malgré l’infestation de coquerelles ». « Les avocats défendeurs des locataires forcés de refuser des centaines de dossiers ». « Itinérance : un drame collectif ». Les titres alarmants s’accumulent dans les médias québécois à l’approche du 1er juillet, alors qu’on prévoit déjà que 2024 battra le triste record du nombre de ménages sans logis. Majoritaires à vivre dans la précarité économique et l’insécurité résidentielle, les femmes sont les grandes victimes de cette crise du logement.

« Le 1er juillet, j’en ai peur, lance Céline Magontier, responsable des dossiers Femmes au Front d’action populaire en réaménagement urbain, le FRAPRU. J’ai commencé au FRAPRU en 2015, et on n’avait pas les premiers juillet de dingue qu’on a aujourd’hui. C’est exponentiel d’une année à l’autre. »

L’an dernier, au lendemain du 1er juillet, on dénombrait plus de 500 ménages sans logement pour l’ensemble du Québec. « Cette année, les ménages en détresse ont commencé à nous appeler plus tôt, poursuit Céline Magontier. Parfois, on ne comprend même pas leur numéro de téléphone sur notre messagerie vocale, car les gens éclatent en sanglots. »

Il y a aussi toutes ces personnes qui continueront de payer beaucoup trop cher pour conserver un toit sur leur tête, dont une majorité de femmes, selon le recensement de Statistique Canada de 2021. Au Québec, 206 000 femmes vivent dans un logis qui ne correspond pas à leur capacité de payer, percevant un maigre revenu médian de 24 000 $ par an. De ce nombre, 25 535 sont à un coup de vent de l’itinérance, consacrant plus de 80 % de leurs revenus à leur logement, avec un très faible revenu médian de 11 300 $.

La crise touche davantage les femmes en raison d’une addition de facteurs qui les défavorisent.

Déjà peu réjouissant, ce portrait serait dans les faits plus dramatique encore. « Statistique Canada a souligné qu’au moment de faire ce recensement, en pleine COVID-19, les revenus étaient dopés par les prestations d’urgence, explique Céline Magontier. Vu la détérioration du marché locatif et l’inflation actuelle, tout porte à croire que la situation est pire que pire. »

Les femmes plus affectées par la crise

La crise touche davantage les femmes en raison d’une addition de facteurs qui les défavorisent. D’abord, elles représentent plus d’un locataire sur deux, selon Statistique Canada, accédant moins à la propriété que les hommes. L’édition 2022 du Portrait des Québécoises réalisé par le Conseil du statut de la femme révèle que les femmes touchent aussi de plus faibles revenus, même si leur taux d’emploi est très semblable à celui des hommes. Les femmes de plus de 65 ans vivant seules sont par ailleurs les plus pauvres de toute la population.

Les responsabilités familiales incombent encore davantage aux femmes, et 8 familles monoparentales sur 10 ont une femme à leur tête. En outre, la cherté, le surpeuplement et l’instabilité résidentielle ont un effet négatif sur le développement des enfants. « Dans des cas extrêmes, des enfants sont séparés de leur mère faute d’avoir un toit sur la tête », ajoute Céline Magontier.

Comme le soulignent tristement les nombreux féminicides et les vagues de dénonciations #MoiAussi, les femmes sont aussi les premières victimes de violence conjugale et sexuelle. « La crise du logement constitue un fardeau considérable pour elles, elle affecte directement leur sécurité, leur dignité et celle de leurs enfants », fait valoir Mylène Bigaouette, directrice par intérim de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

De vrais drames humains

Diane Pilote, directrice générale et Carole Croteau, directrice du C. A. de Chez Doris

« Derrière toutes ces statistiques, ce sont de vrais drames humains qui se vivent », se désole Céline Magontier. « Actuellement, le manque de logement contrevient au droit au logement des femmes. »

Les femmes qui cognent à la porte de Chez Doris, un organisme montréalais qui vient en aide à plus de 1 500 femmes vulnérables par année, sont de plus en plus nombreuses et en détresse : 60 % d’entre elles sont en situation d’itinérance et 40 % sont logées, mais vivent une grande précarité.

« Pour les femmes en logement, le mois commence et le paiement du loyer prend presque tout leur budget, affirme Diane Pilote, directrice générale de Chez Doris. Pour plusieurs, il reste ensuite à peine 50 $ pour un mois. » Grâce à l’aide de donateurs, l’organisme les soutient entre autres en leur offrant des cartes d’épicerie, des vêtements d’urgence, des produits sanitaires, de santé et de soins personnels.

« On rencontre quotidiennement des gens qui se sont fait évincer de leur logement », ajoute Diane Pilote. L’éviction est d’ailleurs la principale cause invoquée par les personnes nouvellement en situation d’itinérance. Un phénomène nouveau qui inquiète beaucoup.

Les données du dernier dénombrement montrent également une hausse de l’itinérance dans toutes les régions du Québec. Et ici aussi, les femmes figurent en tête de peloton, alors qu’on observe une augmentation de l’itinérance visible des femmes.

Des solutions?

La situation est alarmante, mais pas sans issue.

« La crise du logement n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un manque de proactivité des gouvernements », ont affirmé d’une même voix plusieurs organismes féministes et de défense du droit au logement, dont le FRAPRU, qui se sont unis pour lancer un cri du cœur en conférence de presse le 1er mars dernier. « Il est urgent qu’ils renversent la vapeur en abordant le logement comme un droit et non comme une occasion de profit. »

« Il faut faire preuve de créativité, fait valoir Carole Croteau, directrice du conseil d’administration de Chez Doris. Densifier, faciliter l’ajout d’un étage pour créer des propriétés bigénérations, construire des logements abordables, s’inspirer d’organismes qui prennent des hôtels désaffectés pour les transformer en ressources pour les étudiants… Il faut oser. »

Et il faut donner plus de flexibilité aux organismes, renchérit Diane Pilote. « On connaît les femmes, on sait ce dont elles ont besoin. Mais parfois, on ne peut pas leur donner accès à un logement parce qu’on ne peut pas cocher toutes les cases du formulaire d’un programme. »

En réponse à la crise, le gouvernement fédéral a lancé à la mi-avril le Plan du Canada sur le logement. « C’est un réel progrès, mais ces investissements demeurent nettement insuffisants pour répondre aux besoins des 943 000 ménages canadiens qui vivent dans un logement trop cher, trop petit ou en mauvais état », résume Céline Magontier.

Selon le FRAPRU, la clé se trouve du côté du logement social, qui sort d’une logique de profit et répond à une panoplie de besoins. Le FRAPRU demande que le fédéral finance 500 000 logements sociaux en 10 ans et que le Québec mette sur pied un programme destiné au logement social. « Ce serait scandaleux que la crise devienne un prétexte pour imposer des politiques néolibérales et que l’état se désengage du financement du logement social », se désole-t-elle.