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Les femmes immigrantes plus vulnérables en milieu de travail

Inclusion et sécurité, des solutions possibles

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Pour les femmes immigrantes, le travail est une étape essentielle à l’intégration. Mais une fois en emploi, elles sont plus susceptibles de vivre des difficultés liées au secteur et au type d’emploi qu’elles occupent, mais aussi à leur statut d’immigrée et de femme. Des solutions sont possibles pour des milieux de travail plus inclusifs et sécuritaires.

C’est dimanche et il est 14 heures quand Merryl* décroche le téléphone pour répondre à nos questions. Ce n’est pas un jour de repos pour celle qui cumule son travail d’enseignante de mathématiques avec celui de mère de quatre enfants.

Elle est arrivée du Cameroun le 31 octobre 2023 avec son mari, qui est finalement reparti pour le travail. Avec la résidence permanente en poche, il lui aura fallu trois mois pour trouver un travail comme enseignante auprès du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM).

Elle a passé de longs mois seule à la maison, à s’occuper de ses enfants. « Les trois plus âgés ont intégré l’école après deux semaines, mais il y a eu la grève et ils sont revenus à la maison », raconte Merryl, qui a fini par trouver une place en garderie pour sa plus jeune fille de 2 ans en janvier seulement. « Ne parlons même pas de liberté! C’est très compliqué, j’ai dû vivre sur mes économies. Je suis toute seule, donc je n’avais aucune possibilité de travailler. »

Quand le CSSDM l’a recrutée pour des suppléances, elle a pu retrouver un peu sa vie et sa liberté. « Avant, j’étais tout le temps à la maison, je ne trouvais pas comment m’impliquer, même pour du bénévolat! Trouver du travail m’a mise en confiance, je me sens plus intégrée », explique la mère de famille.

Un travail pour subvenir à ses besoins avant tout

Pour Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d’Haïti, trouver un travail représente un « aboutissement » pour les femmes immigrantes. « Même si dans les faits, ce n’est pas toujours ce dont elles rêvaient. L’objectif de la migration (volontaire ou forcée) est d’améliorer ses conditions de vie », explique-t-elle des bureaux de l’organisme qui soutient l’intégration de la communauté haïtienne depuis 40 ans.

Un aboutissement qui ne mène pas forcément à « l’accomplissement ». « Ce ne sont pas toutes les femmes qui se réalisent. Ça dépend du travail qu’elles font. À travailler dans une chambre frigorifique où on compte du poulet, elles ne s’épanouissent pas. Elles le font parce qu’il faut le faire, mais ce n’est pas ce dont elles rêvaient. »

En effet, les femmes immigrantes sont surreprésentées dans les emplois précaires, sous-qualifiés, à temps partiel, comportant des horaires difficiles, non déclarés ou simplement laborieux. On peut nommer par exemple la manufacture, le travail domestique – 80 % des employé(e)s sont des immigrant(e)s –, les soins ou l’entretien ménager.

Des emplois en dessous, voire à côté de leurs compétences, souvent synonymes de problèmes de salaire, d’accès aux avantages sociaux et aux conventions collectives, etc. Cette déqualification touche 45 % d’entre elles, selon le ministère de l’Immigration.

« Ce sont les emplois dans les secteurs les moins sécuritaires. En santé, par exemple, être préposée aux bénéficiaires est très éprouvant », détaille Marjorie Villefranche.

Statut temporaire et instable

De son côté, Merryl se sent complètement livrée à elle-même. Enchaînant sans arrêt son travail domestique et d’enseignante, elle raconte qu’elle n’a reçu aucun accompagnement avant ou pendant son entrée en poste.

« Tu dois tout apprendre toute seule. C’est un enfant qui m’a dit un jour que je n’avais pas le droit de faire quelque chose. L’environnement est très différent du Cameroun et cela crée de la gêne. Après le recrutement, il aurait fallu des séances d’information et de formation », raconte-t-elle. Aujourd’hui, faute d’avoir son permis d’enseigner, elle n’est pas rémunérée à la hauteur de son expérience.

Porter plainte ou faire valoir ses droits est très difficile, voire inaccessible pour ces femmes mal protégées.

Au-delà de la non-reconnaissance des acquis et des compétences, les femmes immigrantes peuvent être sujettes à différentes conditions de travail selon leur statut. C’est le cas de celles qui détiennent un permis de travail fermé. « C’est comme une épée de Damoclès. Si l’emploi est terminé, on doit quitter le territoire », alarme Radhia Ben Amor, travailleuse communautaire pour Action Travail des Femmes.

En 2022, l’Association des travailleuses et travailleurs d’agences de placement dénonçait le fait que les femmes immigrantes sont aussi plus vulnérables au harcèlement psychologique et sexuel. Elle cite l’exemple d’une travailleuse domestique ayant subi des violences psychologiques. Elle a perdu son statut, car son employeuse a refusé de payer les frais de permis de travail.

Porter plainte ou faire valoir ses droits est très difficile, voire inaccessible pour ces femmes mal protégées. Par exemple, les résidentes temporaires (étudiantes, travailleuses, demandeuses d’asile, personnes en renouvellement de statut ou sans statut, etc.) n’ont pas accès à l’assurance maladie.

Les répercussions de conditions de travail non inclusives

Maryam Abdali, directrice adjointe des Petites-Mains

Selon Marjorie Villefranche, ces conditions de travail peuvent être améliorées grâce à un accompagnement personnalisé. « Il faut se demander ce que l’on peut mettre en place de différent pour quelqu’un qui est différent. On ne peut avoir les mêmes mesures pour tout le monde. »

Un accompagnement qui n’est pas forcément coûteux, mais qui peut contribuer de manière concrète à l’inclusion des femmes immigrantes. « Les heures de travail offertes, les horaires, la relation avec le patron, le fait de valider son opinion, ou encore l’équipe sont autant de facteurs d’inclusion importants », explique la directrice de la Maison d’Haïti.

L’organisme d’insertion sociale des personnes immigrantes Petites-Mains réalise actuellement une étude pour comprendre la réalité des milieux de travail, et surtout exercer une médiation entre les femmes immigrantes et les employeurs. « On a d’abord interrogé les femmes sur ce qu’elles attendent pour se sentir intégrées, et là, on rencontre les entreprises pour comprendre leurs besoins », explique Maryam Abdali, directrice adjointe de l’organisme.

Selon elle, les employeurs, les autres employé(e)s et les femmes immigrantes doivent se comprendre pour créer un espace sécuritaire et inclusif qui donne envie de rester. « Il faut se pencher sur ces problèmes, par exemple la conciliation famille-travail, du fait qu’elles n’ont pas de soutien familial », explique Maryam Abdali. Surtout, elle insiste sur la prise en compte de la réalité de la personne et incite les employeurs à voir au-delà des besoins économiques seuls.

Être reconnue et valorisée est aussi le souhait de Merryl. Elle espère pouvoir enseigner à temps plein et surtout pour un meilleur salaire. Si elle n’a nulle intention de partir du Québec, elle répète à quel point son quotidien est éreintant. « Ma motivation est plus grande que la fatigue, ce sont mes enfants qui me donnent le courage. »

* Merryl n’a pas souhaité divulguer son nom pour préserver l’anonymat.