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Menace sur la loi interdisant l’excision en Gambie

Un recul pour la sécurité des femmes dans le monde

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Alors que la Gambie dispose d’une loi interdisant les mutilations génitales féminines depuis 2015, la proposition de son abrogation au début mars par un député a provoqué un vif débat dans la société. Pour les militantes, il s’agirait d’un retour en arrière après des années de lutte pour la défense des droits des femmes.

« Dans un atelier, l’animateur expliquait les différents types de mutilations génitales féminines (MGF). J’étais en larmes. J’ignorais la cause de tout ce que je vivais jusqu’à présent », se souvient Mariama Fatajo. Engagée contre les MGF dans l’association des femmes pour l’émancipation des victimes (WAVE), la Gambienne de 27 ans est une survivante de ces pratiques.

Ces mutilations consistent à procéder à l’ablation partielle ou totale du clitoris (clitoridectomie ou type 1), à l’ablation des petites lèvres et/ou des grandes lèvres (excision ou type 2) ou encore à réduire l’orifice vaginal en cousant les lèvres (infibulation ou type 3). Infibulée avant d’avoir eu 1 an, la militante subit la pression de sa belle-famille pour faire exciser ses deux fillettes de 4 et 2 ans. « Je suis très inquiète que l’on puisse les mutiler en mon absence. Je fais très attention à qui je les confie. Et je dis à l’aînée de tout me rapporter », explique-t-elle. En Gambie, 76 % des femmes de 15 à 49 ans ont subi des mutilations génitales, selon l’UNICEF.

Une société divisée

L’inquiétude s’est accentuée depuis mars dernier avec la menace de l’abrogation de la loi interdisant la pratique des MGF en Gambie, adoptée en 2015 par l’ancien président Yahya Jammeh. En août dernier, la première condamnation, de trois exciseuses, a provoqué une levée de boucliers et une forte mobilisation.

En tête de file, l’imam Abdoulie Fatty, qui a payé la caution des inculpées et lancé une campagne pour demander l’abrogation de la loi. Une demande ensuite portée par le député Almameh Gibba auprès de l’Assemblée nationale pour « faire respecter les droits religieux et sauvegarder les normes et valeurs culturelles ». « Cette interdiction est une violation directe des droits des citoyens à pratiquer leur culture, une discrimination », juge-t-il.

La société gambienne est très divisée sur le sujet, les avis diffèrent même dans le monde religieux. « Ce mélange entre culture et religion rend la pratique très difficile à stopper, car elle est profondément ancrée dans les coutumes. C’est très délicat de s’y opposer », souligne Fallou Sowe, responsable de l’ONG Network Against Gender Based Violence.

Isatou Touray, cofondatrice du GAMCOTRAP

« Les MGF existaient avant l’islam. Il y a beaucoup de représentations erronées. Beaucoup de femmes n’ont pas la possibilité de s’instruire et dépendent des informations que leur donnent de soi-disant érudits – en réalité ignorants – qui les désinforment. C’est très dangereux même s’ils sont minoritaires », note Isatou Touray, cofondatrice du Comité gambien contre les pratiques traditionnelles néfastes affectant la santé des femmes et des enfants (GAMCOTRAP).

Selon l’ancienne vice-présidente de la Gambie, il s’agit avant tout « de la domination de l’homme sur la sexualité des femmes et d’une société patriarcale oppressive ». Elle-même survivante de MGF, elle s’est engagée dès 1984 dans l’activisme pour les droits des femmes.

Dans sa fatwa, le Conseil islamique suprême assure que la « circoncision féminine » est une coutume et « une des vertus de l’islam », inscrite dans les hadiths. « Il faut différencier la circoncision féminine des MGF », précise l’imam Abdoulie Fatty, qui assure lutter contre les types 2 et 3 et plaide pour enseigner aux exciseuses « les bonnes pratiques ». « La circoncision permet de réduire le désir féminin qui est supérieur à celui de l’homme et rétablit l’égalité entre l’homme et la femme. Cela purifie la femme et réduit les risques de cancer génital », justifie-t-il, sans preuves scientifiques.

« Personne ne pratique la circoncision féminine, il s’agit toujours de MGF puisqu’il y a ablation d’un organe sans bénéfices médicaux. Ils utilisent la sémantique pour rendre cette pratique acceptable et la comparer avec la circoncision masculine, qui a des atouts médicaux et qui est obligatoire dans l’islam », indique le Dr Abubacarr Jah, urologue. Hémorragie, infection au tétanos et au VIH, les risques sont nombreux. L’acte est aussi pratiqué sans anesthésie et crée un traumatisme. Par ignorance de l’anatomie, d’autres organes, comme l’urètre, peuvent également être coupés, ce qui occasionne de graves dommages.

Cela d’autant plus depuis l’adoption de la loi. Par peur d’être dénoncées, les exciseuses ont en effet modifié la pratique. Habituellement réalisée entre 0 et 10 ans, celle-ci se fait de plus en plus sur des bébés. Et à terme, les femmes excisées peuvent notamment faire face à l’infertilité, à des fistules, à des douleurs lors des rapports sexuels et à des difficultés pour accoucher. « J’ai entendu deux pleurs lors de mon premier accouchement : le bébé et l’infirmière qui a dû “m’ajuster” », confie Mariama Fatajo qui reste traumatisée.

La crainte d’un retour en arrière

Les pro-MGF accusent les activistes et femmes excisées qui témoignent de mentir. « Il n’y a aucune donnée en Gambie qui prouve des complications dues à la “circoncision féminine”. Les activistes sont payés par l’Occident. Nous ne voulons plus qu’il nous dicte ce que nous devons faire », dit le député Almameh Gibba, agacé. Le manque de données chiffrées, mais aussi le tabou persistant sur le sujet chez les femmes elles-mêmes compliquent le renforcement de la lutte.

Plusieurs activistes craignent que les défenseurs des MGF s’attaquent ensuite à la loi sur le mariage des enfants.

« Beaucoup de médecins ne veulent pas parler par peur des répercussions », reconnaît le Dr Abubacarr Jah. En première lecture, le projet de loi a été approuvé à 42 voix sur 47. Une gifle pour les militantes et survivantes. « Les hommes banalisent cette pratique et refusent de nous écouter », déplore Mariama Fatajo, pour qui la parole agit comme une thérapie.

Rendues silencieuses, elles sont aussi menacées et insultées. « On nous traitait d’hérétiques et on nous disait que nous devrions être tuées », se rappelle Isatou Touré. Malgré tout, les mentalités tendaient à évoluer : 1 056 communautés et 208 exciseuses avaient abandonné la pratique, selon GAMCOTRAP. « Si l’abrogation passe, ce sera un recul considérable pour les Gambiennes et cela pourrait se répercuter dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest », avance-t-elle.

« La disparition de la loi qui protégeait les personnes vulnérables sera un énorme revers », soupire Fallou Sowe qui, comme les autres activistes, craint que les défenseurs des MGF s’attaquent ensuite à la loi sur le mariage des enfants. « C’est la première étape pour abroger les lois qui protègent les femmes », prophétise-t-il. Le Parlement devrait trancher en juin. En attendant, les deux camps sont plus mobilisés que jamais.