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Refuges mixtes? Très peu pour elles

Itinérance des femmes : revenir dans l’humanité

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Bandeau :Photo : © Jon Tyson (unsplash.com)

Des femmes en situation ditinérance préfèrent passer la nuit dans la rue plutôt que de dormir dans une ressource mixte, où elles ne se sentent pas en sécurité. Seriez-vous capable de fermer l’œil, de vous abandonner au sommeil dans un état dhypervigilance? Elles non plus.

Léonie Couture l’annonce d’emblée : « Chez nous, on ne parle pas de situation d’itinérance, mais d’état d’itinérance. C’est un état de stress post-traumatique, une forme d’itinérance à l’intérieur d’elles-mêmes. Ces femmes-là, j’ai parfois l’impression qu’on les a expulsées de l’humanité. »

Léonie Couture a 73 ans. Elle travaille dans le milieu communautaire depuis plus de 40 ans. En 1994, elle a fondé La rue des femmes, un organisme sans but lucratif qui fournit des services aux femmes itinérantes, à travers ses trois maisons montréalaises.

Elle insiste : « La base d’une organisation pour aider des femmes en état d’itinérance, c’est la sécurité. Être bien, c’est trop compliqué. Il faut d’abord viser l’atteinte d’un sentiment de sécurité. » Mais pour des femmes qui vivent de la violence de façon répétitive, il n’est pas aussi simple qu’il en paraît d’atteindre le deuxième niveau de la pyramide de Maslow.

Pour plusieurs d’entre elles, se sentir en sécurité est même un objectif incompatible, voire antinomique avec le fait d’être accueillies en ressource mixte, car elles se méfient des hommes.

Où sont les (lits pour) femmes?

Léonie Couture, présidente et fondatrice de La rue des femmes

Selon le plus récent dénombrement des personnes en situation d’itinérance – un exercice dont la méthodologie est critiquée par plusieurs organismes –, le nombre de sans-abri visibles dans les rues du Québec a augmenté de 44 % entre 2018 et 2022, alors qu’il atteint 10 000.

Ces chiffres, publiés à l’automne 2023, nous apprennent que la proportion de femmes en état d’itinérance est passée de 25 % en 2018 à 29 % en 2022.

Or, si les femmes représentent 29 % de la population itinérante dans la province, des données d’Infrastructure Canada révèlent que moins de 10 % des lits d’urgence au Québec se trouvent dans des centres réservés aux femmes. Autrement dit, seulement le tiers d’entre elles peuvent passer la nuit dans une ressource qui leur est destinée, si tel est leur souhait.

Et ce manque de ressources crée des situations crève-cœur pour les intervenantes. Tous les jours, La rue des femmes est obligée de refuser une trentaine de demandes pour de l’hébergement.

En 2022-2023, les cinq maisons du Partenariat pour la prévention et la lutte à l’itinérance des femmes – dont est membre La rue des femmes – ont comptabilisé 25 119 refus de ce type. C’est une augmentation de plus de 70 % depuis 2011.

Savoir s’écouter

À Québec, quand la YWCA est remplie au maximum, le personnel oriente les femmes vers d’autres lieux d’hébergement, comme Lauberivière, un refuge multiservice mixte. Son directeur général, Éric Boulay, est tout à fait conscient que certaines passeront leur chemin parce que des hommes fréquentent aussi sa ressource.

« Malgré notre secteur adapté, réservé aux femmes, malgré la possibilité de ne pas fréquenter les lieux communs, je comprends pourquoi certaines vont choisir de s’exclure. Le sentiment de sécurité et la sécurité sont deux choses différentes, mais tout aussi importantes », tient à préciser celui qui travaille à Lauberivière depuis 25 ans et qui n’a jamais eu connaissance de cas d’agression en ses murs.

Pendant la pandémie, d’anciens hôpitaux, des arénas et des hôtels ont été transformés en ressources mixtes.

Ann-Gaël Whiteman, coordonnatrice de la Maison Jacqueline dans la métropole, qui offre 20 lits d’urgence réservés aux femmes, raconte ce que certaines ont subi en ces lieux. Elle se souvient de celle qui s’est retrouvée à l’hôpital après avoir été battue par un homme saoul. D’une autre qui s’est réveillée dans son petit cubicule pour trouver un homme assis sur le bout de son lit en train de se masturber. « Et il ne faut pas oublier que ces espaces, elles les partagent avec des hommes qui les ont parfois battues, volées ou violées dans la rue. »

Madame Whiteman souligne que les femmes recherchent une expérience d’accueil et de sécurité, beaucoup plus que simplement une place pour dormir.

Quand la mixité est la seule option

Dans les Laurentides, où la chercheuse Josée Grenier enseigne, il n’y a présentement aucune ressource d’urgence réservée exclusivement aux femmes. Et ce n’est malheureusement pas une réalité propre à cette région périurbaine, à quelques dizaines de kilomètres de la métropole.

La professeure au Département de travail social de l’Université du Québec en Outaouais, campus de Saint-Jérôme, explique comment les femmes qui refusent de dormir dans un hébergement mixte développent d’autres stratégies.

Les femmes recherchent une expérience d’accueil et de sécurité, beaucoup plus que simplement une place pour dormir.

Elle se souvient d’une femme qui lui racontait marcher toute la nuit en parlant très fort, elle voulait se faire épeurante pour éviter de devenir une proie. D’autres ont recours à la prostitution de subsistance pour se payer une chambre de motel et certaines choisissent de dormir chez un tiers, malgré les risques.

« Ces stratégies amènent des problèmes concomitants. Elles sont en survie et la survie a un coût important pour les femmes », fait remarquer Josée Grenier, qui tente d’intéresser ses étudiants aux enjeux de l’itinérance, trop peu étudiés selon elle.

Le droit de choisir

La Cour suprême des États-Unis se penche actuellement sur la question de l’itinérance. Avec l’affaire Grants Pass c. Johnson, le plus haut tribunal américain se demande si les villes ont le droit d’arrêter des sans-abri qui dorment dehors, quand aucune ressource n’est disponible pour les accueillir. La décision des neuf juges est attendue en juin.

Mais il arrive quoi quand les ressources disponibles ne conviennent pas aux personnes qui dorment dehors? C’est la question que posent d’emblée plusieurs intervenant(e)s communautaires américain(e)s qui dénoncent la criminalisation de l’itinérance.

Il y a des ressources où les femmes ne veulent plus retourner. « Et pourquoi n’auraient-elles pas le droit de choisir? À quel moment perd-on son droit de choisir? » demande madame Whiteman. Pour la coordonnatrice de la Maison Jacqueline, c’est clair, les femmes ont besoin de milieux non mixtes et sensibles aux traumatismes qu’elles ont vécus. Pour leur permettre de revenir dans l’humanité.