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Journalisme : un manuel belge pour mieux couvrir les violences faites aux femmes

Quel rôle pour la presse?

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Temps estimé de lecture :4 minutes

C’est un aspect peu abordé et pourtant indispensable dans la lutte contre les violences faites aux femmes : le rôle joué par la presse. Car informer de manière pertinente et éthique sur ces sujets ne va pas encore de soi pour la majorité des rédactions. En Belgique, l’Association des journalistes professionnels (AJP) veut accélérer le changement en publiant, dès la fin novembre, un manuel de sensibilisation destiné aux journalistes et aux étudiant·e·s en journalisme.

Édité par l’AJP et rédigé par Anne-Marie Impe, journaliste et autrice d’un manuel sur le sujet publié en 2019 par l’UNESCO, ce guide de 112 pages propose 10 fiches thématiques qui recensent conseils, exemples, bonnes et mauvaises pratiques, législation ou règles de déontologie applicables. Un lexique composé de termes récents ou controversés comme « féminicide », « cyberharcèlement » ou « continuum des violences » clôt l’ouvrage.

Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP

Conçu comme « un outil, une base de réflexion et de discussions », ce manuel affine et approfondit des recommandations déjà existantes et veut « éclairer les enjeux de la violence systémique contre les femmes », écrit dans l’avant-propos Martine Simonis, la secrétaire générale de l’AJP.

Parmi les principales recommandations formulées : expliquer la nature structurelle du phénomène des violences faites aux femmes et le sortir de la rubrique « faits divers »; veiller au choix des mots (ne pas parler de « drame conjugal » quand il y a féminicide); éviter la victimisation secondaire (traitement journalistique complaisant pour l’agresseur, mais culpabilisant pour la victime); choisir avec soin les illustrations pour éviter les stéréotypes sexistes et bannir tout sensationnalisme.

Conscientiser les rédactions

La présence de responsables éditoriales des questions de genre, à l’image de Jessica Bennett au New York Times ou de Lénaïg Bredoux chez Mediapart, peut être un outil supplémentaire dans l’adoption d’une politique éditoriale plus réfléchie sur ces questions. Il n’y a pas de fonction équivalente en Belgique, mais depuis 2017, la journaliste et réalisatrice Safia Kessas occupe le poste de « responsable diversité et égalité » au sein de la RTBF (Radio télévision belge francophone), en assurant une mission de veille transversale.

Plus globalement, la présence de femmes dans les rédactions et dans les médias joue également sur la couverture journalistique de ces sujets. En 2019, une étude réalisée par l’AJP a montré que les femmes ne représentent que 15,39 % des personnes qui apparaissent dans les contenus médiatiques de la presse quotidienne, que ce soit en tant que signataires d’articles ou comme personnes citées.

« Il n’y a pas de remise en cause profonde et généralisée de la manière de couvrir les violences contre les femmes dans les médias.  »

– Sarah Sépulchre, chargée de cours à l’Université catholique de Louvain

Depuis #MeToo, Martine Simonis observe une réelle prise de conscience au sein de la profession. « On voit des articles qu’on n’aurait jamais vu il y a cinq ans, avec des textes d’analyse, mais aussi des réactions critiques de certains médias face à des autorités comme la police ou la justice, qui présentent encore trop souvent ces violences comme des faits divers. »

Nommer les violences sexistes

Toutefois, « il n’y a pas de remise en cause profonde et généralisée de la manière de couvrir les violences contre les femmes dans les médias », souligne Sarah Sépulchre, chargée de cours sur les cultures médiatiques et populaires à l’Université catholique de Louvain. Coautrice en 2018 d’une étude sur la représentation des violences sexistes et intrafamiliales dans la presse écrite belge francophone, la professeure a montré que ces violences sont traitées majoritairement sous la rubrique « faits divers » et le plus souvent sous forme de brèves.

Les coautrices ont repéré d’autres constantes : les victimes femmes sont très peu décrites, sauf quand il s’agit de célébrités, et les auteurs de violences ne sont pas beaucoup plus détaillés. Les raisons invoquées par les agresseurs, comme l’ivresse ou une rupture amoureuse, sont reprises telles quelles sans que le ou la journaliste rappelle qu’il ne s’agit pas d’un motif valable pour justifier une agression ou un meurtre.

L’étude a également relevé que l’écriture journalistique peut être problématique quand elle met en avant des phénomènes anecdotiques comme les hommes battus, ou lorsqu’elle utilise un vocabulaire qui minimise les agressions subies, en parlant par exemple de « drôle de mésaventure ».

Les deux chercheuses ont aussi constaté un fossé énorme entre les faits divers et les articles des rubriques « société » dans le traitement des violences faites aux femmes. Les premiers sont axés sur les faits, décrivent peu les victimes et les auteurs, ne conceptualisent pas les violences, tandis que les articles « société » proposent des analyses globales qui sont rarement « incarnées » par des personnes. Pour le lectorat, il devient ainsi difficile d’établir un lien entre les cas individuels et le phénomène de société.

Dans la foulée de cette étude, l’AJP avait formulé une première série de recommandations, republiées en mars 2020 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. L’AJP a voulu approfondir sa démarche en détaillant ses propositions et en s’adressant aux futur·e·s journalistes. Ce guide sera envoyé à l’ensemble des étudiant·e·s en journalisme de la Belgique francophone. Une vidéo de sensibilisation à leur intention sera également diffusée au moment de la parution de l’ouvrage.

Ce nouveau manuel rédigé en écriture inclusive pourrait bien créer des remous au sein de la profession. « Le fait par exemple de bannir l’humour des articles sur les violences faites aux femmes ne fait pas encore l’unanimité parmi les journalistes », relève Martine Simonis. L’essentiel étant pour elle de lancer des discussions pour changer les pratiques et contribuer de manière concrète à la prévention des violences faites aux femmes et à leur lutte.

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N’hésitez pas à faire appel à des ressources d’accompagnement comme SOS violence conjugale (disponible 24 h sur 24, 7 jours sur 7), une maison d’hébergement, Info-aide violence sexuelle ou un centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de votre région. En cas de besoin immédiat, contactez la police en composant le 911.

Édition ⬝ Novembre 2021