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Écrire pour devenir : le roman posthume de Simone de Beauvoir

Les inséparables, portrait d’une amitié fondatrice

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Temps estimé de lecture :5 minutes

« On ne naît pas femme, on le devient. » Qui ne connaît pas la formule célèbre de Simone de Beauvoir sur la prise de conscience de la femme en tant que femme? Or, une publication récente nous incite à repenser l’adage sous un regard nouveau : qu’il commence ou non à la naissance, le devenir de cette grande féministe française ne semble jamais s’arrêter. À en juger par la parution en 2020 de son étonnant roman posthume Les inséparables.

En 1954, Simone de Beauvoir écrit un court récit inspiré de ses propres expériences de vie, un texte qui demeurera dans ses archives pendant 66 ans. Si elle n’a jamais voulu le publier de son vivant, Les inséparables sort finalement chez les libraires en décembre dernier, près de 34 ans après la mort de l’autrice. Lecture passionnante, ce roman nous rappelle pourquoi la remarquable philosophe privilégiait la littérature, et surtout l’écriture autobiographique, pour joindre ses lectrices et véhiculer ses idées. Que propose l’ouvrage et pourquoi se réjouir de sa parution aujourd’hui?

Une écriture d’introspection

© Éditions de l’Herne

Le manuscrit voit le jour cinq ans après la publication du Deuxième sexe – cette « bible » en deux volumes, qui aura influencé tout autant les féministes d’hier et d’aujourd’hui. L’année 1954, celle où Beauvoir gagne le prix Goncourt pour son roman Les mandarins, marque aussi le début de son virage vers une écriture d’introspection. Un genre qu’elle adoptera jusqu’à la fin de sa vie, autant sous la forme de romans que de mémoires.

En 2020, Sylvie Le Bon de Beauvoir, fille adoptive et légataire des droits de l’œuvre de l’autrice, relance l’exercice par lequel Simone écrit sur Simone en publiant le manuscrit jusque-là inédit sous le titre Les inséparables.

Dès leur rencontre à l’âge de neuf ans au collège catholique Adélaïde à Paris, Sylvie est subjuguée par Andrée : cette petite fille aux yeux vifs qui lui dispute la place de première de classe. Issues toutes deux de la bourgeoisie parisienne bien-pensante des années 30, elles sont complices et mues par une même soif de liberté, discutent ensemble de philosophie et littérature et rigolent de leurs institutrices.

« Du jour où je vous ai rencontrée, vous avez été tout pour moi », confie Sylvie à Andrée, éprise d’elle et intriguée par son assurance, son intelligence et son humour irrévérencieux. Cette histoire d’« amitié amoureuse », comme l’appelle Sylvie Le Bon de Beauvoir, ébranle les frontières entre l’amour romantique, l’amitié et l’amour pour Dieu. La famille catholique et conservatrice d’Andrée la forcera à renoncer à son individualité devant ses devoirs « de jeune fille du monde », ceux-ci culminant en un mariage digne de son rang.

Issue d’une famille désargentée, Sylvie sera libre d’étudier et de décider qui elle deviendra. Elle verra sa grande amie déchirée entre les attentes de sa famille, son propre épanouissement et l’homme qu’elle aime, avant de mourir violemment dans la jeune vingtaine.

« L’inséparable » de Simone de Beauvoir à l’époque se nommait Élisabeth Lacoin, affectueusement appelée Zaza. Leur rencontre fut le début d’une relation déterminante dans la vie de Beauvoir, elle contribua à son éveil féministe. Selon Sylvie Le Bon de Beauvoir, c’est avec Zaza que l’autrice vécut « sa première aventure de cœur ». Tel le personnage qu’elle inspire, Élisabeth Lacoin meurt brutalement en 1929 à l’aube de ses 22 ans.

Une dimension philosophique indissociable

Kate Kirkpatrick, professeure en philosophie à l’Université Oxford, écrit dans sa récente biographie Devenir Beauvoir: « [Simone de Beauvoir] avait vu mourir Zaza, qui avait épuisé ses dernières forces à défendre son amour face au poids des dots et des convenances. »

S’attarder à la dimension philosophique des Inséparables permet de mieux comprendre la genèse de certaines idées développées dans le Deuxième sexe, dont les barrières sociales et historiques affectant spécifiquement la liberté des femmes.

Malgré le contenu autobiographique indéniable de l’œuvre, Kate Kirkpatrick apporte une nuance importante en entrevue : « Sa catégorisation comme autofiction court le risque d’éclipser son contenu philosophique fort intéressant. Ce n’est pas seulement une histoire d’amour sentimentale. » S’attarder à la dimension philosophique des Inséparables permet aussi de mieux comprendre la genèse de certaines idées développées dans le Deuxième sexe, dont les barrières sociales et historiques affectant spécifiquement la liberté des femmes.

Écrire sa vie était une forme d’engagement intellectuel indissociable de l’œuvre philosophique de Beauvoir. Elle s’y appliqua en partie par souci d’accessibilité. Selon la professeure Kirkpatrick : « Après la publication du Deuxième sexe, plusieurs femmes ont écrit à Beauvoir qu’elles se reconnaissaient dans ses propos, mais que le langage complexe de la philosophie française et de la psychanalyse des années 40 était quelque peu intimidant. Dans les années 50, Beauvoir se tourne vers une écriture littéraire qui examine sa propre vie comme engagement politique. Elle avait à cœur ses lectrices et les sortes d’histoires qui pourraient les aider à concevoir différentes possibilités pour leurs vies. »

Devenir soi, une entreprise constante

Malgré ses 66 ans de sommeil, l’histoire d’Andrée et Sylvie témoigne de cette entreprise constante qu’est devenir soi et le rôle que peut y jouer l’amour. Voilà ce qu’offre Simone de Beauvoir à ses lectrices toutes ces décennies plus tard : une chance de s’identifier aux« inséparables » et de sentir leur liberté interpellée par la littérature.

Celles qui connaissent les romans de Beauvoir, ou qui souhaitent les découvrir, y trouveront une œuvre littéraire courte et accessible, mais vive et émouvante. Celles qui s’intéressent à la vie de l’autrice y liront le portrait le plus intime à ce jour de cette amitié bouleversante et influente sur sa vie et son œuvre. Les spécialistes de la philosophie y reconnaîtront des expériences fondatrices pour la pensée de Beauvoir.

La professeure Kirkpatrick invite d’ailleurs à y observer le dialogue entre la religion et la philosophie, développé au fil des conversations entre les personnages, comme c’était le cas entre l’autrice et son amie Zaza. « C’est une œuvre ludique qui opère sur plusieurs niveaux. »

Les inséparables est le portrait vif et exaltant de deux jeunes filles soudées l’une à l’autre à travers leur éducation intellectuelle et sentimentale, jusqu’au dénouement douloureux. Un roman à dévorer qui, s’il nous laisse l’eau à la bouche, ouvre notre curiosité à plusieurs autres manuscrits de Simone de Beauvoir toujours inédits à ce jour.

Les inséparables est publié aux éditions de l’Herne. Pour en apprendre plus, découvrez aussi l’éclairante biographie Devenir Beauvoir : la force de la volonté de Kate Kirkpatrick, publiée chez Flammarion en 2020.