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JO de Tokyo : ces athlètes japonaises leaders d’opinion

Discrimination sportive, sexuelle ou raciale : des voix s’élèvent

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Temps estimé de lecture :5 minutes

Bandeau :Photo : © Alex Smith (unsplash.com)

Égalité des sexes, mais aussi droits des LGBTQ+ et lutte contre les discriminations, les athlètes féminines japonaises sont de plus en plus nombreuses à vouloir faire entendre leurs voix. Elles s’affirment dans la parole publique et poussent ainsi la société tout entière à se remettre en question.

« Être les premières à porter la flamme olympique, dans un contexte si difficile, c’est envoyer un message positif au monde », déclare Karina Maruyama, membre de l’équipe nationale de football Nadeshiko Japan. En mars dernier, les championnes du titre de la Coupe du monde féminine de la FIFA de 2011 donnaient le coup d’envoi du relais de la torche olympique. Le fait qu’elles soient désignées pour ce moment clé des Jeux de Tokyo est tout un symbole pour l’ensemble des athlètes féminines japonaises. On les écoute et on leur fait confiance.

Un tournant majeur

« Il y a 10 ans, leur victoire avait eu de telles répercussions positives sur la société », rappelle Junko Imai, membre du comité de direction de la fédération nationale japonaise de football. Avec leur participation à Tokyo cette année, « nous espérons donner de l’espoir aux jeunes filles qui rêvent de devenir footballeuses et transmettre notre soutien aux adultes qui les entourent afin qu’ils puissent les aider à s’épanouir encore davantage. »

Les Nadeshiko Japan ont été la première équipe dans l’histoire du football japonais à remporter un titre mondial. Le sport « encourage les femmes à être plus actives dans la société, assure Kikuko Okajima, ex-footballeuse et membre du comité de direction de la nouvelle WE League, qui sera lancée en septembre. Je pense qu’il est primordial que les athlètes féminines s’expriment dans le sport, mais aussi sur des questions de société. Elles ont de l’influence, elles ont le pouvoir de faire avancer le débat. »

Cette représentation plus importante des femmes dans le milieu du sport, mais aussi dans le débat public, a eu pour conséquence de susciter des vocations.

Si au Japon les athlètes féminines s’illustrent depuis longtemps dans diverses compétitions, elles connaissent depuis une dizaine d’années une popularité écrasante, toutes disciplines confondues. « On parle des Nadeshiko Japan, mais aussi de la fièvre Mao Asada (patinage artistique) ou encore Hinako Shibuno (golf) », souligne Tohko Tanaka, professeure en culture des médias à l’Université pour femmes de Otsuma, à Tokyo. Mais c’est bien les Nadeshiko Japan qui ont marqué un tournant. « Leur victoire a renforcé la présence des athlètes féminines dans la société japonaise, qui connaît une inégalité de genre extrêmement forte. »

Libérer la parole

L’avènement des réseaux sociaux a participé à cette libération de la parole des athlètes féminines et de leurs admiratrices. « De nombreuses femmes se sont mises à publier des messages sur Twitter pour soutenir l’équipe pendant le match. Le sport était alors cantonné à une affaire d’hommes et lorsque les femmes parlaient de sport, elles étaient ridiculisées. » Les athlètes féminines ont davantage été prises au sérieux par les médias. « Les réseaux leur ont permis d’exprimer librement des opinions plus affirmées », ajoute Tohko Tanaka.

Cette représentation plus importante dans le milieu du sport, mais aussi dans le débat public, a eu pour conséquence de susciter des vocations. « Les établissements scolaires comptent de plus en plus de disciplines sportives plébiscitées par les filles. Le nombre de filles qui s’illustrent en tant que lanceuses dans le baseball est en nette augmentation. »

Les possibilités pour les athlètes féminines de jouer un rôle actif dans la société se sont multipliées. À l’unisson, les rangs de leurs amateur·trice·s de sport ont grandi avec elles. La popularité leur a offert une tribune et la possibilité de s’exprimer en qualité de leaders d’opinion. Une occasion que de plus en plus d’athlètes féminines n’hésitent plus à saisir. Discrimination sexuelle ou raciale, certaines se positionnent comme des défenseuses d’une justice sociale.

Une figure emblématique

Naomi Osaka

Naomi Osaka est devenue l’une des figures de proue de ces athlètes qui ont une portée sociale. Née au Japon d’un père haïtien et d’une mère japonaise, la championne de 23 ans a grandi aux États-Unis avant de devenir l’une des plus grandes joueuses de tennis au monde. Sa double culture est en soi un débat dans l’archipel, où les métisses, appelées hafu (les « demi ») en japonais, font l’objet de discrimination, notamment dans le système scolaire. Pendant longtemps, la question de Naomi Osaka et de ses racines a fait l’objet d’interrogations : la double nationalité n’étant pas reconnue au pays, la jeune femme était-elle « vraiment » Japonaise?

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu du mal à me définir », confie-t-elle dans un essai publié dans le magazine Esquire, en juillet 2020, où elle explique cette nouvelle nécessité de prendre position contre « le racisme systémique et les brutalités policières ». En effet, la jeune femme a véritablement trouvé sa place dans la parole publique au cœur des manifestations Black Lives Matter. La pandémie a agi comme un catalyseur qui lui a permis de réévaluer ce qui était important dans sa vie et l’a poussée à prendre la parole. « Je suis asiatique. Je suis noire. Je suis une jeune femme comme une autre, hormis le fait que je sois douée pour le tennis. »

« Naomi Osaka est une athlète particulièrement courageuse, analyse Tohko Tanaka. Jusqu’à présent, il y a eu si peu d’athlètes prêtes à faire des déclarations politiques sur les thèmes du sexisme et du racisme au Japon comme elle le fait. » La professeure pense que son éducation américaine lui a inculqué une culture où la prise de parole est encouragée. Elle espère qu’elle sera prise en exemple par les jeunes filles japonaises « afin que toutes se sentent légitimes d’exprimer leurs opinions librement ».

Égalité…

Naomi Osaka n’est pas la première ni la seule à vouloir bousculer la société japonaise. La marathonienne Yuko Arimori et l’ancienne judoka Kaori Yamaguchi sont également très engagées, depuis de nombreuses années, sur la question de l’égalité des sexes. Double médaillée olympique, Yuko Arimori, 54 ans, avait vivement réagi en février dernier, au limogeage de Yoshiro Mori, alors président du comité organisateur des Jeux de Tokyo 2020.

Elle avait déclaré que le problème était bien plus grave que les propos profondément sexistes qu’il avait tenus : les Jeux de Tokyo étaient censés contribuer « à la réalisation d’objectifs de développement durable, y compris le principe de l’égalité des sexes, explique-t-elle dans le quotidien Mainichi. Un objectif qui visait à permettre au respect de la diversité de s’enraciner dans la société japonaise. Les remarques de M. Mori allaient à l’encontre de ces principes fondamentaux. »

… diversité

Homme transgenre et ex-athlète, Fumino Sugiyama a fait partie de l’équipe nationale d’escrime de 10 à 25 ans, à une époque où les athlètes étaient surtout encouragés à se taire. « Ceux qui font leur coming out sont rares. Ces dernières années, la footballeuse Shimo Yamada et la joueuse de rugby Ari Murakami ont déclaré être homosexuelles. » Ces femmes brisent le tabou, mais font figure d’exceptions.

Athlète, il était « impossible de faire mon coming out. C’est un milieu profondément sexiste ». Peur de décevoir, de ne pas être sélectionné… des états de détresse émotionnelle que Fumino Sugiyama a personnellement traversés, avant de devenir un activiste accompli pour les droits LGBTQ+, et depuis peu membre du Comité olympique japonais.

La professeure Tohko Tanaka se félicite de voir les voix s’élever. Pour le sport, mais aussi pour la société. « La succession des athlètes féminines, lesbiennes ou transgenres, à faire leur coming out contribue à une représentation accrue des minorités. »