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Au Japon, les athlètes féminines en guerre contre les photos non consenties

Des mesures de prévention qui portent fruit

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Le Comité olympique japonais et des fédérations sportives de tout l’archipel ont entrepris de protéger les athlètes féminines, soumises depuis des années à l’exploitation abusive de photos d’elles, prises et diffusées sans leur consentement.

Gros plans sur les fesses, l’entrejambe ou la poitrine, ces photos qui révèlent l’intimité des athlètes féminines sans leur consentement sont publiées dans les médias et sur les réseaux sociaux en toute impunité. Ces clichés sont souvent volés lorsqu’elles sont en plein effort lors d’une compétition. Les athlètes n’ont pas droit de regard sur ces photos, qui dévoilent leur corps plus qu’elles ne le souhaitent et qui sont largement diffusées.

En novembre dernier, la question de ces photos non consenties a fait l’objet d’une déclaration conjointe entre le Comité olympique japonais, la fédération nationale des sports et les fédérations d’athlétisme de tout l’archipel afin de protéger les femmes de ce fléau.

En août 2020, deux athlètes ont porté plainte pour diffusion de photos d’elles sans leur autorisation. « La direction de la fédération nationale japonaise d’athlétisme et la directrice du Comité olympique japonais se sont activement battues contre ce problème, explique Osamu Takamine, professeur à l’Université de Meiji à Tokyo et spécialiste des questions de genres dans le milieu du sport. C’est une très bonne action. »

Un fléau de longue date

Les sœurs Terao en 1928.

Le problème de ces photos ne date pas d’hier. L’exemple le plus ancien reste celui des sœurs Terao, sprinteuses dans les années 1930. Les deux jeunes femmes ont rapidement attiré l’attention du public pour leurs exploits sportifs, mais aussi pour leur apparence. À l’époque, des photos à leur effigie étaient vendues au public sans leur consentement et un roman érotique, les mettant en scène, avait même été publié. La pression fut telle que leurs parents leur ont demandé d’abandonner leur carrière d’athlète.

Depuis une vingtaine d’années, le problème « a pris une nouvelle ampleur, affirme Osamu Takamine. Ce fléau sévit particulièrement au Japon parce qu’aucune mesure n’est prise pour l’empêcher. Ce n’est pas reconnu comme un crime. »

Le professeur rappelle que Tokyo aura eu besoin des JO pour ne plus mettre à portée de vue des enfants les magazines à caractère pornographique de ses dépanneurs ouverts 24 heures sur 24. « Il s’agissait d’une décision destinée à ne pas choquer les visiteur·euse·s des Jeux qui venaient de l’étranger. Mais qu’en est-il des enfants japonais qui les voyaient quotidiennement jusqu’à présent? » Dans l’espace public, les transports en commun, il n’est pas rare de voir des publicités où sont représentées des femmes en petite tenue. « Il y a une terrible contradiction : alors même que ces contenus sont partout et à la vue de tous, on refuse encore de parler d’éducation sexuelle dans les écoles, par exemple. C’est un vrai tabou au Japon. »

La loi japonaise ne punit pas les photos prises sans consentement et chaque préfecture édicte ses propres règles en la matière. Athlètes, mais aussi adolescent·e·s et enfants, scolarisés en écoles élémentaires et qui participent à des événements sportifs, font face à ce problème de photos prises à leur insu. « Il y a un grand retard au Japon sur ces questions, en comparaison avec les autres pays développés », poursuit le professeur.

Des mesures qui portent fruit

Depuis la déclaration conjointe du Comité olympique japonais et des fédérations sportives, les sentences tombent. En mai dernier, un homme, âgé de 37 ans, a été puni par la loi pour avoir transféré 39 photos de plusieurs athlètes féminines vers des sites pour adultes sans le consentement de ces dernières. Il avait fait des captures d’écran extraites de plusieurs compétitions diffusées à la télévision. La police a estimé que l’homme avait gagné plus de 120 millions de yens (environ 1 370 000 $) de revenus publicitaires en exploitant ces photos sur neuf sites Internet à caractère pornographique sur une période de 10 ans. « J’ai fait cela pour gagner de l’argent. Je savais que c’était une mauvaise chose, mais je ne pensais pas que je serais un jour arrêté », a déclaré l’homme dans les médias japonais.

« Il y a une terrible contradiction : alors même que ces contenus sont partout et à la vue de tous, on refuse encore de parler d’éducation sexuelle dans les écoles. C’est un vrai tabou au Japon. »

– Osamu Takamine, professeur à l’Université de Meiji à Tokyo

C’était la première fois qu’une telle affaire était engagée au pénal. En juin, un autre homme a été arrêté au Japon pour avoir commercialisé une trentaine de vidéos de joueuses de volley-ball filmées à leur insu dans les vestiaires, alors qu’elles se changeaient avant un match. L’homme a vendu ces contenus en ligne pour une somme de 6 millions de yens (environ 70 000 $).

L’implantation des mesures de prévention à grande échelle par les fédérations sportives nationales et le comité olympique national porte donc ses fruits. Depuis novembre 2020, le Comité olympique japonais a soumis aux services de police plus de 1 000 informations concernant des cas d’abus en matière d’utilisation de ces clichés. Le président du Comité, Yasuhiro Yamashita, avait alors déclaré dans la presse japonaise : « Nous continuerons à coopérer avec les organisations concernées pour protéger les athlètes et leur offrir un environnement où elles peuvent se concentrer sur la compétition en toute tranquillité d’esprit. »

Akemi Masuda, présidente de la Fédération japonaise de para-athlétisme, estime qu’il est normal de réprimer plus sévèrement : « Le fait de piétiner les sentiments des athlètes qui expriment leurs efforts quotidiens ne peut éliminer leur traumatisme. »

Le problème ne sévit pas qu’au Japon. En avril dernier, les athlètes allemandes ont porté des justaucorps qui cachent le corps jusqu’aux chevilles et aux poignets pendant les championnats européens de gymnastique, au lieu des léotards qui dévoilent les cuisses et les jambes, afin de se protéger. « Pendant trop longtemps, la protection des athlètes a été inefficace », s’insurge Jules Boycott, ancien athlète olympique, professeur à l’Université d’Oregon et auteur de plusieurs livres sur les JO.

« Des athlètes olympiques se sont courageusement manifestées pour dénoncer les abus dont elles ont été victimes, notamment au moment du mouvement #MeToo, révélant des injustices systémiques dans le monde du sport. L’exploitation et le harcèlement des femmes athlètes via les réseaux sociaux auxquels nous assistons nécessitent une action urgente et un changement de la part des plus hauts niveaux du sport. Il est temps d’agir. Les fédérations internationales et le Comité international olympique doivent intensifier l’urgence », exhorte Jules Boycott.