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Industrie de la musique : les femmes face à la crise

Les travailleuses culturelles précarisées

Date de publication :

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Temps estimé de lecture :5 minutes

Bandeau :Photo : © Blake Guidry ( unsplash.com )

Elles sont techniciennes de son, chargées de projet, disquaires, musiciennes ou coordonnatrices de production. Depuis un an, elles sont aux premières loges de la débâcle de leur industrie grandement affectée par la pandémie. Finis les concerts, les spectacles et autres grands festivals devant public. Comment ces professionnelles de la culture ont-elles vécu cette année de vaches maigres?

Si certaines ont continué à travailler dans le domaine, plusieurs ont dû se réorienter ou se résoudre à bénéficier des aides gouvernementales. Qu’elles occupent le devant ou l’arrière de la scène, elles n’ont eu d’autre choix que de s’ajuster à une nouvelle réalité qui les empêche de faire ce qu’elles font de mieux : rassembler les gens.

Une industrie particulière…

En 2020 au Québec, les femmes occupaient 46 % des emplois dans le milieu de l’information, de la culture et des loisirs, ce qui en fait un secteur économique plutôt mixte. Cependant, une division genrée du travail s’y opère clairement. Si les femmes sont majoritaires dans les postes administratifs ou de coordination logistique, elles sont beaucoup moins nombreuses à occuper des emplois comme disquaires ou techniciennes de son.

À l’image de leur industrie, les travailleuses culturelles sont créatives, ouvertes d’esprit et flexibles. Comme le travail autonome y est monnaie courante, elles cumulent souvent différentes fonctions et passent de contrat à contrat, au gré de la demande. Passionnées, elles sont également nombreuses à avoir des projets musicaux amateurs ou professionnels sur le side. Cette liberté vient cependant avec un contrecoup : la précarité.

… et secouée

Puis arrive mars 2020. Le gouvernement québécois annonce la mise en place de mesures d’urgence pour combattre un nouvel ennemi jusqu’alors presque inconnu : la COVID-19. C’est le choc dans l’industrie de la musique, où plusieurs se retrouvent le bec à l’eau du jour au lendemain.

« Quand on a entendu les premières annonces gouvernementales, on s’est rendu compte que la culture allait visiblement être la première chose qui allait être coupée. On s’est dit qu’il fallait réagir », explique Virginie Ouellet.

Alors qu’elle travaille à développer son entreprise de communication spécialisée en événementiel, ce raz-de-marée d’annulations de contrats l’amène à participer à la fondation de l’association TRACE, ou Travailleuses et travailleurs regroupés des arts, de la culture et de l’événementiel.

« Quand le gouvernement parlait, c’était des grandes entreprises ou des artistes, mais jamais de la personne qui allume les lumières, qui branche les fils, qui déchire les billets. On était vraiment les oublié·e·s, les travailleur·euse·s de l’ombre. C’est là que TRACE est née », explique Virginie Ouellet, qui assure aujourd’hui la coordination des communications de l’organisme.

TRACE sera d’ailleurs particulièrement active dès le début de la pandémie. Pour exiger des programmes d’aide pour les travailleur·euse·s autonomes d’abord, puis après la mise en place de la PCU, pour synthétiser et diffuser l’information dans les rangs des artisan·e·s de l’industrie.

Le milieu du disque épargné

D’ailleurs, parmi les femmes à qui nous avons parlé, la seule qui ne perdra pas son emploi est Rox Arcand, copropriétaire du Knock-Out, un disquaire indépendant du quartier Saint-Roch à Québec. Elle est l’une des rares femmes à occuper cette profession.

« J’ai participé récemment à un panel pancanadien organisé par un distributeur de disques, et il y avait une autre femme. Les deux, on était surprises et on se disait : Hein! Ça existe! » relate Rox Arcand, qui est également chanteuse au sein de la formation rock Enfants Sauvages.

L’industrie du disque est probablement le secteur de la musique qui a le mieux tiré son épingle du jeu pendant la crise. L’absence de concerts aura forcé les mordus de musique à se retourner vers l’achat d’albums pour encourager leurs artistes préféré·e·s.

En profiter pour changer d’air

Gabrielle Bégin

Plusieurs femmes admettent avoir augmenté leurs revenus en touchant la PCU plutôt que leur salaire habituel. Cela en dit long sur les conditions offertes au sein de l’industrie. « Moi, sérieusement, je n’ai jamais eu autant d’argent de ma vie! Ça m’a fait du bien! » confie en riant Janick Langlais.

En janvier 2020, celle-ci mettait la clé sous la porte des Katacombes, une salle de spectacles alternative et coopérative basée à Montréal. Elle venait de commencer un emploi comme programmatrice au sein d’une autre salle de concert quand la crise a frappé.

Janick Langlais, qui est aussi chanteuse au sein du groupe punk Fractured, a pu se retrouver un emploi comme coordonnatrice des opérations et du service aux membres à l’association Scènes de musique alternatives du Québec (SMAQ). À l’instar de TRACE, SMAQ a joué un rôle important pendant la pandémie, en revendiquant des programmes d’aide gouvernementale adaptés aux salles de spectacles indépendantes.

Gabrielle Bégin, aussi connue sous le pseudonyme de Margaret Tracteur, du nom de son projet musical folk, avait également commencé à se réorienter avant le début de la pandémie. La technicienne de son dans la trentaine en avait assez de devoir s’imposer pour que ses idées soient écoutées et ses compétences reconnues. « Je pense que la société n’encourage pas nécessairement ce genre de comportement là chez les femmes. On dirait qu’il faut doublement que les femmes aient la couenne dure pour faire ce métier-là. »

La PCU lui aura permis de consacrer plus de temps à la création musicale, de lancer son album Mettre la charrue devant les bœufs et de poursuivre son implication au sein de deux autres formations, SCARE et Bronco.

Sexiste, le monde de la musique?

Déjà durement affectée par la crise sanitaire, l’industrie a été frappée de plein fouet par une autre secousse en 2020 : la vague de dénonciations publiques d’agressions sexuelles qui a balayé le Québec l’été dernier.

Si l’ensemble des femmes rencontrées affirment que le sexisme dans le milieu a reculé au cours des dernières années, toutes admettent avoir été victimes de commentaires et d’attitudes sexistes par le passé, que ce soit de collègues de travail ou de spectateurs éméchés. Elles demeurent néanmoins nuancées sur les retombées du mouvement de dénonciation. Pour Virginie Ouellet, c’est d’abord un problème d’éducation : « Il faut qu’on arrête de chercher à protéger nos filles et qu’on commence à éduquer nos garçons! »

Plusieurs ont aussi souligné qu’à leurs yeux, le monde de la musique ne semble pas plus sexiste que le reste de la société. « J’ai toujours l’impression que quand t’es une fille, il faut que tu fasses tes preuves, il faut que tu fasses ta place », dit cependant Rox Arcand, une constatation qui reviendra chez plusieurs.

« Mon espoir, c’est qu’il y ait plus de filles dans les bands à l’avenir et que la question du genre ne soit plus valide dans ce contexte-là », laisse tomber Gabrielle Bégin. Un souhait partagé par l’ensemble des travailleuses culturelles questionnées. Après ce long recul forcé par la pandémie, il importe maintenant d’agir.