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L’éducation sexuelle contre la culture du viol

Ou le mythe du viol comme « problème de communication »

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Je me souviens de mon premier cours d’éducation sexuelle. On parlait des infections transmissibles sexuellement (évidemment). « Les garçons, parfois, ne veulent pas mettre un condom. Qu’est-ce qu’on dit dans ces cas-là? » « Non! » On nous faisait pratiquer ce « non ». « Qu’est-ce qu’on dit? » « Non! » « Qu’est-ce qu’on dit? » « Non! »

En y repensant à travers les années, je me suis souvent dit qu’il n’était pas mal qu’on apprenne à un groupe de 30 filles (j’étais dans une école non mixte) qu’elles pouvaient dire « non » au sexe. Mais une chose me tracasse : pourquoi personne ne nous a parlé de viol?

La Cour suprême du Canada a confirmé, en 2014, qu’un homme qui avait percé un condom à l’insu de sa partenaire était coupable d’agression sexuelle. Le consentement sexuel est un accord volontaire et spécifique qui ne se présume pas.

Pourquoi ne parle-t-on pas plus aux jeunes de violences sexuelles? On pourrait penser que le sujet est trop cru pour de délicates oreilles de jeunes filles. Or, une Québécoise sur quatre vit une agression sexuelle avant ses 18 ans. Et une adulte sur trois rapporte une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans.

Il faut parler de viol aux jeunes.

Le viol comme problème de communication?

Parmi les mythes sur le viol (les femmes cherchent à « se faire » violer; le viol découle du désir sexuel irrépressible des hommes; les femmes qui dénoncent un viol mentent; « non » veut dire « oui »…) se trouve celui du viol comme « problème de communication ». Ce mythe explique le viol comme un échec de la communication entre un homme et une femme : les hommes comprennent mal les signaux des femmes, il faudrait donc apprendre aux femmes à dire « non » plus clairement.

Mais si le viol est un problème de compréhension, pourquoi n’enseigne-t-on pas aux hommes à mieux écouter? En enjoignant aux femmes d’exprimer leur refus sexuel plus fermement, on les accable (encore et toujours) de la responsabilité de prévenir les violences sexuelles. Pendant ce temps, les hommes apprennent à pousser, pousser, pousser jusqu’à se manufacturer un « oui ». Ben quoi, ne faut-il pas, à tout prix, « obtenir » le consentement?

Et de toute façon : le viol n’est pas un problème de communication. Il est vrai que des études ont montré, notamment, que les hommes lisent à tort dans un regard, un sourire d’une inconnue, le signe d’un intérêt sexuel fantasmé. Mais on constate également qu’en société, les gens comprennent très bien les refus, même implicites. D’ailleurs, il tombe sous le sens qu’un homme qui cherche à convaincre sa partenaire a bien compris que c’était « non » – sinon, pourquoi insister? Comme le résument deux chercheuses, « la racine du problème n’est pas que les hommes ne comprennent pas les refus sexuels, mais qu’ils ne les aiment pas ».

Quelles implications, alors, pour les cours d’éducation sexuelle?

Déraciner la culture du viol

Plutôt que de reprocher aux femmes de ne pas repousser les hommes avec assez de vigueur, l’éducation sexuelle doit s’attaquer au cœur du problème de la culture du viol, soit que les comportements d’agresseur – l’insistance, la jalousie, la manipulation sentimentale – sont normalisés.

Il n’y a rien de plus normal qu’un viol.

Je sais bien que ça choque, mais il n’y a pas d’autre façon d’expliquer que la majorité des femmes soient victimes de violences sexuelles… et la majorité des hommes, leurs auteurs. Une étude parmi d’autres montre que 40 % des hommes interrogés rapportent avoir déjà usé de persistance sexuelle postrefus – des tentatives répétées d’engager des contacts sexuels avec une personne ayant déjà dit « non » –, et on ne parle ici que des hommes qui l’admettent!

Les violeurs sont des hommes ordinaires, qui commettent des gestes ordinaires.

Offrons aux jeunes l’occasion de s’exercer à demander le consentement, une action essentielle qui, faute de pratique et de modèles, est de prime abord inconfortable. Après tout, pour pouvoir dire « oui » ou « non », encore faut-il que la question soit posée!

Il faut donc cesser de dire aux jeunes « obtenez le consentement » sans leur dire comment le faire – et surtout comment ne pas le faire. « Sans oui, c’est non! » et « got consent? » sont peut-être de bons slogans, mais, dans une culture du viol, on ne peut pas présumer qu’ils seront correctement compris et appliqués. Il faut aller plus loin.

Enseigner la culture du consentement

Il faut apprendre aux jeunes des stratégies, des règles, des comportements qui favorisent une véritable culture du consentement.

Offrons aux jeunes l’occasion de s’exercer à demander le consentement, une action essentielle qui, faute de pratique et de modèles, est de prime abord inconfortable. Après tout, pour pouvoir dire « oui » ou « non », encore faut-il que la question soit posée! Apprenons aussi aux garçons – et à toutes et à tous – à ne pas redemander. L’insistance est, malgré son apparente banalité, une forme efficace de coercition sexuelle.

Proposons également aux jeunes des stratégies concrètes. Par exemple : si, dans ton couple, l’autre personne a moins de libido, que ce soit elle qui te demande quand elle a envie. Ou encore : si l’autre personne ne dit pas oui, que ce soit à elle de te dire si elle change d’idée, et non à toi d’insister. Autre exemple : discute à froid de nouvelles expériences ou de comportements à risque avant d’en discuter à chaud, puisqu’imposer ses limites peut être plus difficile sur le coup. Une discussion approfondie sur l’alcool et le consentement serait également de mise.

En bref, l’essentiel est de s’attaquer avec clarté et précision aux comportements normalisés, et non de dire aux jeunes ce qu’ils et elles savent déjà .

On ne va pas se le cacher, parler de viol est inconfortable. Il faut du tact, de l’expertise et du temps. Pas question qu’un tel programme soit livré en une heure par année par la prof de maths. Le bon côté des choses, c’est que les jeunes risquent de demander moins souvent qu’en cours de maths : « Quand est-ce que ça va me servir dans la vraie vie? »

Suzanne Zaccour est juriste, chercheuse et conférencière féministe. Elle est doctorante en droit à l’Université d’Oxford et autrice du livre La fabrique du viol (Leméac, 2019).