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Télétravail : comment allez-vous mesdames?

Quels impacts sur la santé psychologique des femmes en contexte de pandémie?

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D’un mode de vie qui fait rêver – du genre bourlingueuse nomade numérique qui passe ses hivers au Sri Lanka –, le télétravail est devenu en 2020 une réalité imposée. Une situation pas mal moins romanesque dans nos sous-sols de bungalow que sur les plages du golfe du Bengale. Entre deux brassées, habillées en mou, à travers vos inquiétudes et les soins aux enfants… comment allez-vous mesdames, penchées sur vos comptoirs de cuisine non ergonomiques?

Une étude de l’Université Laval menée ce printemps, en plein confinement, a démontré que la nouvelle réalité du travail en contexte de pandémie a miné la santé mentale des Québécois·e·s en emploi.

Selon l’enquête, 56 % des femmes et 41 % des hommes ont dit vivre un niveau élevé de détresse psychologique. Des travailleur·euse·s qui se sont sentis « nerveux, désespérés, bons à rien, si déprimés que plus rien ne pouvait les faire sourire », pour reprendre le vocable développé par Caroline Biron de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval.

Il s’agit d’une hausse considérable comparativement à une étude semblable menée en 2015 par l’Institut de la statistique du Québec, qui avait conclu que 33 % des femmes et 24 % des hommes se trouvaient dans la même situation.

En juin dernier, Statistique Canada nous apprenait que les femmes (62 %) étaient plus susceptibles que les hommes (38 %) d’occuper des emplois pouvant être exercés à domicile. Nous pouvons donc affirmer qu’actuellement, le télétravail affecte au pays plus de travailleuses que de travailleurs. Mais de quelle façon?

Télétravail ou pandémie?

Si le lien entre pandémie et détresse psychologique est confirmé, c’est moins clair pour ce qui est des répercussions du télétravail sur la santé mentale. « Il y a des gens à qui ça plaît et d’autres à qui ça plaît moins. Ce n’est pas que négatif », explique Caroline Biron.

Certaines y voient surtout du positif. Davantage de temps en famille, possibilité de bouger le midi et de manger mieux, souplesse des horaires de travail, moins de temps perdu en transport et possibilité de partager le repas du midi avec son amoureux sont quelques-uns des avantages cités par les femmes en télétravail qui ont répondu à notre appel à témoignages, pour la majorité des professionnelles, mères de famille. Un échantillon absolument pas scientifique, mais qui confirme, par ses réponses, la vaste disparité des réalités.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui veut revisiter les lois québécoises pour mieux reconnaître les réalités du télétravail, souligne que l’ergonomie, les accidents de travail, l’isolement et les risques d’anxiété font partie des facteurs qui doivent être pris en considération dans cet exercice de réécriture.

Dans la liste des inconvénients pour leur santé, plusieurs notent des frontières moins claires entre le travail et la vie personnelle, des difficultés à se concentrer, une charge mentale plus lourde, davantage d’isolement et des espaces de travail non ergonomiques qu’elles associent à de nouvelles douleurs au cou et aux épaules. D’ailleurs, selon l’Institut de la statistique du Québec, les travailleuses souffrent davantage (+11 %) de troubles musculosquelettiques liés au boulot que les travailleurs.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui veut revisiter les lois québécoises pour mieux reconnaître les réalités du télétravail, souligne que l’ergonomie, les accidents de travail, l’isolement et les risques d’anxiété font partie des facteurs qui doivent être pris en considération dans cet exercice de réécriture.

Difficile ici de parler d’isolement et d’anxiété sans avoir une pensée pour les travailleuses victimes de violence conjugale. Leur situation déjà périlleuse s’est aggravée : elles ont perdu un espace de travail sécuritaire, maintenant confinées dans leur maison-danger.

Quand la double tâche se multiplie

« Quand tout se passe à la maison, c’est difficile de distinguer le temps à soi et le temps au boulot; c’est vrai pour les femmes et les hommes. Mais comme les femmes ont encore une plus lourde charge domestique et familiale, c’est sûr que ça les pénalise plus », résume Louise Cossette, professeure au Département de psychologie à l’Université du Québec.

Selon un sondage mené par le Boston Consulting Group en Europe et aux États-Unis, les mères travailleuses ont assumé, en confinement, la majorité des heures supplémentaires liées aux tâches ménagères et aux soins des enfants.

« On entend que les femmes se sont épuisées, qu’elles en ont pris beaucoup sur leurs épaules. On avait déjà un phénomène de double tâche chez la femme, la pandémie l’a probablement exacerbé », souligne Caroline Biron de l’Université Laval.

Même son de cloche chez Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’École des sciences de l’administration de la TELUQ. « Les femmes sont toujours plus touchées, dans la mesure où dès qu’elles sont présentes à la maison, dans la grande majorité des cas, elles sont responsables de ce qui concerne la famille. »

Fracture à bâbord

Dans un billet publié début septembre par la chercheuse Julia Posca de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), on lit que « la montée du télétravail risque de générer plusieurs formes de fractures sociales ». Parmi celles-ci, une fracture entre les hommes et les femmes. « Si ces dernières se retrouvent à accroître la quantité de tâches domestiques qu’elles effectuent parce qu’elles sont plus nombreuses à travailler de la maison, ou bien leur charge de travail globale s’en trouvera accrue, ou alors elles choisiront de travailler moins dans un emploi rémunéré pour consacrer davantage de temps aux besoins de leur ménage. »

Autre aspect important à souligner : la réalité de la génération sandwich. « Les parents qui sont également proches aidants ont vu leur productivité diminuer pendant le confinement », explique Diane-Gabrielle Tremblay de la TELUQ. Et comme l’aide se conjugue davantage au féminin, la charge mentale et émotionnelle de ce travail non rémunéré s’est surtout alourdie pour elles, laissant moins d’espace pour les obligations génératrices de revenus. Comme la pandémie de la COVID-19 touche particulièrement les personnes âgées, elle affecte aussi, par ricochet, celles et ceux qui les soutiennent.

Il faudra un certain recul pour sortir de l’anecdote et des témoignages épars. Et du temps, pour comprendre, études quantitatives à l’appui, comment le télétravail imposé en période de pandémie affecte la santé des Québécoises. Mais à première vue, les mères semblent être les premières à souffrir de la porosité entre vie professionnelle et vie familiale.