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Protections menstruelles : de la guenille à la culotte

Histoire d’une révolution inachevée

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Dans l’Égypte antique, on utilisait du papyrus ramolli. De l’autre côté de la Méditerranée, en Grèce, c’étaient des charpies de tissu enroulées autour d’un morceau de bois. Selon les époques et les lieux, le papier, la laine, la mousse, le sable ou la peau de bison ont été en vogue. Une chose est certaine : l’histoire des protections menstruelles est peuplée de gens remplis de créativité.

Encore au début du 20e siècle, au Québec, peu d’outils étaient disponibles pour celles qui devaient gérer leurs menstruations. Née dans les années 30, Huguette de Bellefeuille se souvient d’avoir eu à employer des guenilles lorsqu’elle était plus jeune. L’utilisation de ces protections fabriquées à partir de vieux tissus, souvent des couches pour bébés usagées, était très taboue. « Je n’ai jamais vu ma mère laver les siennes, je ne sais même pas où elle les étendait », explique une informatrice citée par l’ethnologue Suzanne Marchand dans un article sur l’histoire des menstruations. Celles qui osaient les faire sécher sur la corde à linge passaient auparavant de longs moments à frotter la moindre tache de sang pour l’éliminer. Il ne fallait surtout pas qu’on devine à quoi ces tissus avaient servi!

Bandages et ceintures

Au cours de la Première Guerre mondiale, les infirmières au front réalisent que les bandages utilisés pour soigner les blessés font aussi d’excellentes protections menstruelles. La compagnie américaine Kimberly-Clark, qui produisait ces bandages, y voit aussitôt une occasion d’affaires et lance, en 1920, les serviettes hygiéniques jetables Kotex. En 1924, le magazine montréalais La Revue moderne présente la première publicité discutant de menstruations au Québec. On y rencontre une infirmière offrant des conseils à une femme aisée, les seules à l’époque pouvant se permettre un produit aussi coûteux.

Même si elles constituent une amélioration certaine, les serviettes jetables sont tout de même fort encombrantes. « Le kotex est solidement attaché à une ceinture élastique, dite ceinture hygiénique. Cette ceinture peut avoir deux pouces, ou trois huitièmes de pouce… Quoi qu’il en soit, elle porte deux petites pièces ou prolongements sur lesquels on fixe le kotex, en avant et en arrière, avec deux épingles à ressort », détaille la naturaliste Marcelle Gauvreau dans l’une de ses missives à son mentor, regroupées dans le livre Lettres au frère Marie-Victorin.

Avec l’entrée massive des travailleuses dans les usines lors de la Seconde Guerre mondiale, le produit se démocratise. « Dès que les jeunes femmes accédaient au marché du travail, elles se précipitaient dans les pharmacies de la ville », se remémore Huguette de Bellefeuille, qui a elle-même payé ses premières protections menstruelles en gardant des enfants.

Révolution menstruelle

En 1964, la journaliste Janette Bertrand cosigne avec le docteur Réal Chenier un livre intitulé Maman, dis-moi… tout sur les menstruations. L’ouvrage est publié par Johnson & Johnson, producteurs de la serviette Modess. C’est un succès monstre. « Je l’ai offert à mes filles, je voulais qu’elles comprennent leur corps afin d’éviter qu’elles subissent les mêmes tabous que moi », note fièrement Huguette de Bellefeuille. Elle n’est pas la seule : le bouquin a marqué une génération.

Les tabous persistent tout de même. Dans les publicités, on vante la discrétion des produits menstruels, le fait qu’ils sont étanches et inodores. Invisibles, donc. En 1969, l’invention du dessous adhésif permettant aux serviettes de coller aux petites culottes signe la mort des encombrantes ceintures.

Les tampons, apparus sur les tablettes au Québec en 1940, montent en popularité à la même époque. Vus par l’Église comme un objet de plaisir sexuel, notamment à cause de leur forme phallique, ils étaient jusqu’alors surtout prisés des femmes mariées. Du même coup, les décès attribuables au choc toxique se multiplient. Car, peu régulés, les produits menstruels jetables contiennent encore aujourd’hui une série d’ingrédients nocifs pour le système reproducteur, des substances cancérigènes et des neurotoxines.

C’est pour dénoncer cette négligence qu’Aimée Darcel fonde, en 1996, le collectif Blood Sisters sur le campus de l’Université Concordia. Résolument anticapitalistes, les militantes « luttent contre le contrôle corporatif et patriarcal de leurs corps de femmes », dixit la fondatrice. Elles souhaitent notamment faire la promotion d’autres méthodes, comme la coupe menstruelle, qui demeure peu connue du public, bien qu’elle ait été inventée en… 1930!

« Pauvreté menstruelle »

Originalement conçues comme un produit de luxe, les serviettes hygiéniques demeurent inaccessibles à environ 500 millions de femmes, qui doivent aujourd’hui encore recourir à des solutions potentiellement dangereuses pour leur santé. Entre autres initiatives pour remédier à ce problème, l’organisme montréalais Monthly Dignity offre des protections menstruelles aux personnes en situation d’itinérance, qui se voient parfois contraintes d’y renoncer pour pouvoir se nourrir.

Au Canada, les produits pour les règles étaient taxés à titre d’articles de luxe dès 1991, alors que les gâteaux de mariage ou les culottes d’incontinence étaient considérés comme essentiels. Un projet de loi introduit en 2004 dénonçait le sexisme de cette situation, mais il a fallu attendre jusqu’en 2015 pour que les choses changent. De l’autre côté de l’Atlantique, notamment en France et au Royaume-Uni, on proteste toujours contre la « taxe tampon ». Il reste de toute évidence beaucoup de travail à faire pour déboulonner les systèmes sexistes.

Signe des temps, les guenilles de nos grand-mères retrouvent leurs lettres de noblesse. Les culottes menstruelles sont vantées comme une solution écologique aux produits à usage unique. Avec raison : 12 milliards de serviettes hygiéniques sont jetées annuellement dans le monde, encombrant les décharges qu’on cherche aujourd’hui à vider. Il ne faudrait pas pour autant condamner la serviette jetable. Elle a encore le potentiel de libérer beaucoup de gens.