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L’après COVID-19 : en finir avec les inégalités de genre?

Un autre modèle de société qui reconnait le travail du care

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La pandémie agit comme un révélateur extraordinaire des inégalités majeures qui existent entre les riches et les pauvres, les femmes et les hommes, les nationaux et les immigrants, etc. En quelques semaines, on a vu émerger des réalités, soigneusement cachées par l’idéologie de notre ancien monde, devenir des foyers de combustion sociale et sanitaire. Le climat d’insécurité extrême et de peur créé par la propagation du virus a servi de justification à une intervention massive des États nationaux pour suspendre les anciennes normes sociales et en imposer de nouvelles.

L’État libéral, qui faisait la promotion des libertés individuelles, a renforcé sa fonction coercitive pour imposer toute une série de mesures qui affectent notre travail et nos emplois ainsi que notre vie sociale, affective et intime. Au nom de la solidarité et de l’interdépendance des un·e·s envers les autres désormais requises pour faire reculer la pandémie, nos conditions de vie ont été radicalement altérées.

Sous l’impact du virus, la santé publique devient la nouvelle raison d’État au nom de laquelle nous avons tous et toutes dû abdiquer nos libertés (d’agir, de circuler, d’aimer). L’intervention d’un État, qu’on disait impuissant et paralysé, frappe par son ampleur et sa rapidité. Au nom de la santé publique, l’État initie le verrouillage de l’économie (mise en pause), limite les libertés individuelles (confinement/déconfinement), et veille à assurer bien-être et réconfort qu’il juge essentiels, tout en soutenant les individus et les familles qui ont perdu leur emploi et qui font face à une grande détresse (fonds d’urgence).

À ce titre, il faut noter ici l’étonnante complémentarité des interventions de l’État fédéral canadien qui a ouvert toutes grandes les mannes de ses ressources financières, qui semblent sans fond, et de l’État provincial qui assume aussi son rôle d’État-providence, renouant certes avec les déficits mais aussi avec son rôle d’État social. L’étendue de leurs interventions dans toutes les sphères de notre vie sociale et sanitaire, qui rendent plus supportables les effets délétères de cette pandémie, a nécessité la mobilisation de toutes leurs ressources.

Un changement déterminant dans la vie politique

Cette intervention massive des États nationaux est sans doute le changement le plus déterminant de notre vie politique actuelle. C’est pourquoi il faut nous questionner sur la nature de cette intervention et sur ses effets. Est-ce un changement dans les formes de l’intervention de l’État auquel nous assistons? Que nous laisse entrevoir le changement dans le vocabulaire et la symbolique mobilisés par nos dirigeants durant cette crise qu’on dit sans pareille? Peut-on imaginer que l’expérience de cette pandémie nous permettra de développer un autre modèle de société et de rapport à l’État, plus égalitaire, plus coopératif, plus solidaire?

Il est difficile actuellement de saisir la pleine mesure des interventions étatiques qui semblent ponctuelles et peu structurantes. On a aussi beaucoup critiqué la rigidité de bureaucraties étatiques inhumaines et erratiques et souligné leur paternalisme/autoritarisme à peine caché dans la gestion de cette crise mondiale. On réalise à quel point nos sociétés ont été mises à mal par les politiques ultra-libérales de ces dernières décennies, entraînant dans leur sillage la croissance exponentielle des inégalités et les dérives des démocraties libérales devenues, pour la plupart d’entre elles, « illibérales ».

Peut-on imaginer que l’expérience de cette pandémie nous permettra de développer un autre modèle de société et de rapport à l’État, plus égalitaire, plus coopératif, plus solidaire?

Après deux mois d’interventions tous azimuts pour soulager les plus démunis et soigner les malades, on constate avec effroi les trous béants dans notre filet de sécurité sociale et sanitaire. Plus que le virus qui progresse, les brèches d’un système grippé nous apparaissent dans toute leur ampleur. En particulier à Montréal, épicentre de la pandémie au Canada  – et dans le monde –, au cœur de cette société québécoise distincte, dont on est si fiers! Ce vocabulaire de mobilisation générale, de solidarité de toutes et tous pour sauver nos aîné·e·s, semble alors en complet décalage avec notre réalité quotidienne.

Alors que la population québécoise a été exemplaire pour respecter les règles de confinement, on voit par ailleurs que le réseau de la santé peine à recruter du personnel soignant, en particulier les infirmières et préposé·e·s au chevet des malades et des personnes âgées, qui ont été le plus durement touchées par le virus. Pour pallier ces manques criants de « ressources humaines », notre gouvernement fait quotidiennement appel au volontariat pour combler le manque « de bras » qui, depuis le début de la pandémie, apparaît comme le maillon faible du système. Où sont donc passés nos « anges-gardiens  »?

La fin de l’État maternel : du droit de vote aux ghettos d’emplois pour les femmes

Ces termes à saveur religieuse et charitable nous renvoient au début du XXe siècle, à une époque où on avait naturalisé la vocation des femmes pour prendre soin des autres, proches et lointains, bénévolement ou pour de maigres salaires. En fonction d’une séparation stricte des rôles entre femmes et hommes et entre sphères publique et privée, les hommes d’État s’occupaient d’économie et de politique, tandis que les hommes d’Église assignaient les religieuses aux tâches de soin, d’éducation et d’assistance sociale et sanitaire.

Les gardes-malades, les bénévoles, les assistantes sociales ou encore les éducatrices étaient ces anges-gardiens qui faisaient fonctionner le système de santé et d’éducation bénévolement pour les religieuses, avec des salaires de misère pour les autres. Quand on pensait à leur offrir une reconnaissance morale et symbolique comme après la Seconde Guerre mondiale, on les remerciait pour leur dévouement, leur abnégation, leur don de soi avec des médailles. Mais aussi, éventuellement, en accédant à leur demande d’avoir le droit de voter.

L’obtention du droit de vote pour les femmes québécoises marque bien l’ampleur des changements structurels opérés dans les rapports des femmes à l’État qui, en socialisant la plupart des services de soin aux personnes, apparaît désormais aussi comme leur employeur et leur protecteur. En reprenant, volontairement ou non, le vocabulaire de l’État maternel et providentiel, imaginé après la Première Guerre mondiale et mis en place après la Seconde, ce gouvernement nous renvoie à un univers symbolique marqué par une égalité de droit formelle qui contrastait avec une inégalité criante entre les sexes.

Si dans l’après-guerre l’État-providence a permis la transformation radicale du travail de soin (care) qui, sorti de la sphère privée et charitable devient un service ou un travail permettant à des milliers de femmes d’entrer dans le marché de l’emploi, on constate que pratiquement toutes ces fonctions de care sont devenues des ghettos d’emplois féminins, précarisés et sous-payés.

Professionnalisées, les infirmières, les travailleuses sociales ou les enseignantes ont échappé à la précarisation mais dans l’ensemble, le travail de care, même bien rémunéré, reste une forme de service, plombé par son passé vocationnel, qui doit être rendu par des femmes dont c’est le rôle « naturel »; ce que suggère encore le terme d’ange-gardien.

En évoquant cette image, on fait appel au lexique ancien du don de soi des femmes, même si ces dernières revendiquent haut et fort que le travail de care est un travail qui requiert une expertise dûment acquise et non pas une vocation. Ainsi, veut-on vraiment renouer avec ces États providence canadien et québécois qui ont contribué à consolider le caractère féminin du care?

Reconnaître la valeur des soins aux personnes

Le manque chronique de personnel dans le système de santé, la difficulté de mobiliser la population au nom de la solidarité pour aller travailler dans les CHSLD, tout cela témoigne de l’impossible retour à ce mode de fonctionnement. On le voit aujourd’hui, bien des professionnel·le·s de la santé, y compris des préposé·e·s qui sont majoritairement des femmes, se sont senties bernées et ont réagi fortement pour un salaire décent et la reconnaissance pleine et entière de leur travail. Et pour les demandeuses du statut d’immigrantes, l’octroi immédiat de celui-ci. Même en temps de pandémie, leur expertise spécifique s’inscrit dans des relations de soins qui sont déterminées par leur profession et par les relations établies de longue date avec les autres professionnels de la santé au sein d’un système de santé qui a ses propres modalités de fonctionnement.

L’action structurante à prendre aujourd’hui pour construire la société plus égalitaire de demain, consiste à rompre définitivement avec l’imaginaire et le langage de la domination paternaliste des femmes en reconnaissant le travail du care comme un élément essentiel de notre rapport à la vie.

Faire appel au don de soi de ces femmes est non seulement dégradant et paternaliste mais revient à ignorer plus d’un siècle d’efforts féministes (y compris des infirmières) pour rendre notre système de santé (et d’éducation) plus égalitaire. Plus encore, ces transformations ont marqué et accompagné la modernisation de notre État social : ce sont ces femmes et professionnelles qui, dans les secteurs névralgiques de la santé et de l’éducation, ont soutenu et développé les services de l’État providence québécois. Inégalitaire, l’État providence, soutenu par une vision sexiste du travail des femmes, a fait son temps. Or en faisant appel à nos anges-gardiens, on invoque un imaginaire et une symbolique de l’État maternel, qui n’était déjà plus pertinent au XXe siècle, mais qui est devenu complètement caduque au XXIe siècle.

Cet État providence a été démantelé par l’État néo-libéral, qui préfère le travail déqualifié, morcelé et à faible coût de femmes, souvent immigrantes ou réfugiées, pour assurer la garde et le soin des enfants et des personnes âgées. Et ce ne sont pas les maigres primes et autres ajustements salariaux donnés aux préposé·e·s et aux infirmières qui combleront l’inéquité qui s’est creusée à leur égard. Les femmes doivent en outre faire leurs preuves dans la jungle de la compétition acharnée qui régit le monde du travail, toutes ayant en commun d’avoir encore la charge, et pas seulement mentale, du travail domestique, du soin aux enfants et aux proches, y compris de leurs parents âgés.

Dans ce contexte, l’action structurante à prendre aujourd’hui pour construire la société plus égalitaire de demain, consiste à rompre définitivement avec l’imaginaire et le langage de la domination paternaliste des femmes en reconnaissant le travail du care comme un élément essentiel de notre rapport à la vie. Une éthique du care partagée équitablement entre les femmes et les hommes nous permettrait de reconstruire une solidarité entre nous, à même de réduire les inégalités de genre et de classe qui minent notre société.

De son côté, si aujourd’hui l’État a été en mesure de mettre notre société en pause et de soutenir massivement l’économie, l’État social de demain devra reconnaître que le travail du care, salarié ou professionnel, n’est pas qu’un travail de femmes, et qu’il doit être rémunéré en fonction de son utilité sociale, comme un travail essentiel, pas seulement en temps de pandémie.

Yolande Cohen est professeure titulaire d’histoire contemporaine à l’Université du Québec à Montréal. Chevalier de l’Ordre de la légion d’Honneur de France, Chevalière de l’Ordre National du Québec, elle a reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Montréal. Elle est l’autrice de 12 livres et de près de 90 articles et contributions à des ouvrages collectifs. Yolande Cohen a fait sa marque sur la scène montréalaise au sein d’un large réseau d’associations féministes, francophones et anglophones, multiethniques et multiconfessionnelles. Elle a participé activement à la scène politique montréalaise en étant candidate à la mairie de Montréal, et collaboré avec plusieurs personnalités en faveur d’une plus grande justice sociale. Elle collabore régulièrement à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! sur les ondes d’Ici Première de Radio-Canada, et intervient souvent dans plusieurs médias.